À l’assaut des marques ! Les réussites et les limites du mouvement « antisweatshops »

À l’assaut des marques !
« [L]es militants ont mobilisé les jeunes consommateurs et ont initié la création de groupes tels que les « Students Against Sweatshops », encore actifs dans plusieurs universités. » Ici, un groupe d'étudiants de l'Université du Texas manifestent dans le cadre d'une campagne « I’d Rather Go Naked than Wear Sweatshop Clothing », au printemps 2011. Source : www.usas.org.
« We don’t make shoes ». C’est la réponse qu’a donné Nike en 1997 en réponse aux révélations sur les pénibles conditions de travail dans les usines de ses fournisseurs. Quelques années plus tard, cet argument a été discrédité. Les entreprises de marque comme Nike ou Adidas ont dû admettre qu’elles ne peuvent pas « sous-traiter leur responsabilité morale » et qu’elles doivent se préoccuper des droits fondamentaux des ouvriers qui fabriquent leurs produits, même s’ils ne sont pas des employés directs. Le mouvement « antisweatshops » venait de remporter sa première victoire.

L’une des caractéristiques de la mondialisation actuelle est la délocalisation des activités de production vers des pays à bas salaires et à faibles contraintes législatives. Nike et Adidas en ont profité pour confier la fabrication de leurs souliers à des sous-traitants de Chine, du Vietnam, d’Indonésie et de Thaïlande. Elles sont devenues des « manufacturiers sans usine », pour reprendre l’expression du professeur Gary Gereffi, directeur du Center on Globalization, Governence & Competitiveness de l’Université Duke, aux États-Unis. Elles ne fabriquent pas de souliers. Elles fabriquent des marques et se concentrent à les faire rayonner. Mais en se tournant volontairement vers des pays où les travailleurs sont peu protégés, les entreprises acheteuses risquent d’être accusées de profiter de la vulnérabilité de millions d’êtres humains. Leurs pratiques sont maintenant scrutées à la loupe par les médias, les consommateurs, les investisseurs et les ONG. Notre époque est d’ailleurs marquée par le débat autour des avantages et des inconvénients
de la mondialisation, et de la nécessité de réguler les marchés pour réduire les effets néfastes sur les populations et l’environnement.

Militants sans frontières

Qu’ils soient situés à Hong Kong,Amsterdam ou Sydney, les militants peuvent établir des relations stratégiques, partager des ressources, choisir des cibles communes et former des coalitions, comme l’ont montré Margaret Keck et Kathryn Sikkink dans leur ouvrage Activists Beyond Borders. Ces réseaux rassemblent des groupes qui travaillent sur des enjeux similaires à divers endroits dans le monde, qui partagent des idées et des valeurs et qui coopèrent afin de faire progresser des causes qui transcendent les frontières nationales. Ils ont une influence importante sur le développement de nouvelles normes, particulièrement dans les domaines des droits humains, de l’environnement et de la responsabilité sociale. Pour illustrer les impacts et les limites de ces réseaux, il est intéressant de revenir sur la dynamique du mouvement « anti-sweatshops » qui a connu son apogée au tournant des années 2000. Des militants de partout dans le monde se sont lancés à l’assaut des marques occidentales et en ont fait des symboles de l’exploitation des travailleurs du Sud. Ouvrage phare de cette époque, No Logo, de Naomi Klein, accuse Nike et les autres entreprises de marque d’avoir fait régresser les normes du travail « à des niveaux dignes du 19e siècle ». Les « sweatshops », écrit-elle, incarnent les « disparités obscènes de l’économie mondiale ». Le succès commercial de Nike et Adidas repose sur la force de leur image de marque. C’est aussi ce qui les rend vulnérables aux attaques des militants. Entre février 1997 et février 2000, alors que les révélations sur les « sweatshops » se multipliaient, l’action de Nike en bourse a perdu plus de la moitié de sa valeur. Ce n’est qu’en 2004 que le cours de l’action a repris son niveau de 1997. Dans l’intervalle, Nike a instauré un code de conduite et a joint la Fair Labor Association, un organisme chargé de vérifier les conditions de travail.

Au-delà du sensationnalisme et de la rhétorique anticapitaliste, qu’est-ce que les militants « anti-sweatshops » ont réellement accompli ? Avec les journalistes, ils ont réalisé des enquêtes qui ont alerté l’opinion publique  sur les conditions difficiles des travailleurs qui fabriquent les biens que nous consommons. À partir du milieu des années 1990, les reportages-chocs se sont multipliés. Les images d’enfants au travail et de dortoirs délabrés ont soulevé des questions sur la légitimité d’un système commercial qui s’appuie sur la violation des droits fondamentaux, dont les libertés d’association et de négociation collective. Des organisations non gouvernementales (ONG) comme Clean Clothes Campaign, Oxfam International et Maquila Solidarity Network ont pénétré dans des usines d’Asie et d’Amérique du Sud et ont recueilli les témoignages des ouvriers. Leurs rapports documentent les accidents de travail répétés, les horaires excessifs, les abus  physiques et psychologiques, le harcèlement des femmes, l’air contaminé et la nourriture insalubre. Ces ONG n’ont pas toujours un propos nuancé, mais  leurs allégations ont souvent été confirmées. Armés de révélations dévastatrices pour la réputation des entreprises, les militants  ont mobilisé les  jeunes consommateurs et  ont initié la création de  groupes tels que les « Students Against Sweatshops », encore actifs dans plusieurs  universités. Aujourd’hui,  les ententes que  signent les universités  américaines avec Nike ou Adidas exigent  souvent que les usines fabriquant leurs vêtements  institutionnels fassent l’objet d’inspections périodiques et que les résultats soient accessibles. L’investissement éthique et le commerce équitable  s’inscrivent aussi dans cette mouvance. Les militants ont également participé à la création du Global Compact de l’Organisation des nations unies (ONU), qui vise l’application des normes du travail au sein des chaines de production.

L’une des grandes réussites du mouvement « anti-sweatshops » est d’avoir forgé un concept de responsabilité qui s’étend au-delà des frontières territoriales des pays et des frontières légales des entreprises. Même si elles ne sont pas les responsables directes des abus, les entreprises acheteuses ont dû reconnaitre une certaine forme d’imputabilité, parce qu’elles sont les bénéficiaires des produits générés et les maitres d’oeuvre des réseaux de production. D’ailleurs, le Représentant spécial de l’ONU sur la question des droits de l’homme et des sociétés transnationales a récemment statué que les entreprises doivent veiller au respect des droits humains dans l’ensemble de leurs relations d’affaires, partout sur la planète.

On peut certes rester sceptiques face aux initiatives sociales des entreprises, tels que les codes de conduite  et les rapports de développement durable. Il s’agit parfois d’une façade pour protéger la réputation et rassurer les investisseurs. L’éthique est devenue un marché lucratif, comme en fait foi la multitude de consultants et d’organismes de certification qui se sont improvisés « experts » en approvisionnement  responsable et en inspection d’usines. 

Le militantisme n’a pas empêché non plus les grandes entreprises de  continuer à s’approvisionner dans des pays non démocratiques comme la Chine et le Vietnam. Les conditions éprouvantes dans les usines du Sud  semblent encore bien réelles, ce que rappelle le suicide en 2010 de plusieurs jeunes Chinois employés par le manufacturier Foxconn, fabricant du iPhone d’Apple. Néanmoins, les militants ont amené  de grandes entreprises à intégrer les dimensions sociales et humaines à leur modèle d’affaires. Nike et Adidas sont devenues des pionnières dans le domaine  de l’audit social, de l’avis même des ONG qui les ont sévèrement critiquées. Ces audits ont contribué à réduire les formes extrêmes d’abus, mais  ne sont pas encore parvenus à faire avancer la liberté d’association.

Et l’avenir ?  

Le mouvement « anti-sweatshops » est encore bien vivant. Les campagnes « Play Fair » s’organisent à chacun des Jeux olympiques. Mais la mobilisation des consommateurs n’est jamais assurée. Avec la spectaculaire croissance  de la Chine et sa domination anticipée de l’économie mondiale, il est plus difficile de « vendre » l’argument que l’Occident exploite les travailleurs chinois. De plus, les crises économiques incitent les consommateurs à rechercher les prix les plus bas, peu importe la provenance.  Aussi, la lutte pour les droits humains ne se résume pas aux activités de quelques entreprises iconiques et aux questions les plus dommageables pour leur réputation. Les souliers athlétiques et les ballons de soccer sont identifiables à une marque. Mais dans la réalité, les chaines d’approvisionnement sont composées d’une multitude de fournisseurs anonymes répartis dans des sous-stades de fabrication et  dispersés dans plusieurs pays. La majorité d’entre eux opèrent à l’abri des projecteurs. De même, l’accent sur le travail des enfants a permis d’émouvoir et d’indigner les consommateurs occidentaux, mais il s’agit d’un enjeu  plus complexe que ce que les manchettes  le laissent croire généralement.  

Surtout, le militantisme transnational peut difficilement mener à des changements  durables s’il n’est pas appuyé par des mouvements locaux et des structures domestiques ouvertes aux changements, comme le montrent les travaux de Thomas Risse-Kappen, spécialiste des relations transnationales. L’implantation de normes du travail et le respect des droits humains requièrent un système politique qui respecte la primauté du droit, ce qui n’est pas encore le cas en Chine et au Vietnam. Ainsi, pour mettre un terme aux « sweatshops », l’enjeu fondamental demeure le développement de structures démocratiques afin de permettre aux ouvriers de former des syndicats libres, de négocier leurs conventions de travail et d’être euxmêmes des agents de changement.

Mathieu Hamelin

Provenance
Université de Montréal

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en études internationales