Abu Sayyaf aux Philippines De la radicalisation d’un islam politique à un terrorisme islamiste

Abu Sayyaf aux Philippines
Identifié comme deuxième foyer islamiste après le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-est doit faire face à la présence de réseaux terroristes et de groupuscules prônant une ligne politique violente sur son territoire. En fait, pour ces groupes, se ranger du côté de la lutte contre le terrorisme, engendrée par les États-Unis, amènerait inévitablement à se désolidariser de la communauté musulmane. Sur le coup, tous les termes du débat politique interne sont influencés par cette pression extérieure, amalgame d’un discours religieux et d’un sentiment anti-américain. La montée d’un Islam politisé et conservateur dans ces pays, dont les Philippines, se greffe à la lutte au terrorisme à mesure que le combat mené par les États-Unis est perçu dans la région comme une lutte aux terroristes musulmans avant tout.

Philippines : Un aperçu  

Sous colonisation espagnole puis cédé  aux Américains en 1898, l’archipel des  Philippines est devenu un État indépendant  en 1935 avant d’être occupé pour  une courte période par les Japonais lors  de la Deuxième Guerre mondiale. Pays  où la religion majoritaire est le catholicisme  (regroupant environ 80% de la  population), on y retrouve également  une minorité musulmane (près de 5% de  la population) très active au sud du pays,  principalement sur l’île de Mindanao.  Souvent réprimée et appauvrie par les  pouvoirs en place, qu’ils soient espagnols,  américains ou philippins, la minorité  musulmane s’est organisée en différentes  factions luttant ainsi pour l’obtention de  plus d’autonomie, ou carrément d’un État  musulman indépendant. Les problématiques  reliées à la radicalisation de l’islam  dans cette région du monde sont multiples  et on peut y observer des affrontements  constants entre les forces armées nationales  et les groupes radicaux. De plus, les  Philippines sont entourées de deux puissances  à majorité musulmane, la Malaisie  et l’Indonésie.

Une instabilité qui était à prévoir

Lors de la colonisation, les Espagnols ont  imposé le terme de « Moro » aux musulmans.  La définition du terme devient par  la suite péjorative en incitant sur la marginalisation  des musulmans. Pendant les  années 1950, afin de faire reculer un mouvement  d’insurrection populaire, Manille  a dû s’appuyer sur une aide massive des  États-Unis. Par la suite, le gouvernement  philippin a poursuivi une politique de  migration interne de catholiques vers les  îles du Sud. Cette politique a toutefois  entraîné l’exacerbation des différences  religieuses, ethniques et claniques.  

Émergence du mouvement islamiste

C’est dans les années 1960 que le mouvement  nationaliste musulman contemporain  s’organise. Sa première apparition  fut sous le mouvement indépendantiste  du Front Moro de libération nationale  (MNFL). Alors que ce mouvement se définissait  plus largement comme révolutionnaire  et nationaliste plutôt que religieux,  les premiers combattants étaient  issus de la classe intellectuelle. Des militants  plus extrémistes prirent par la suite  le contrôle des combats en s’entraînant,  entre autres, sur le territoire malais. En  1976, est conclu un accord entre le gouvernement  de Marcos et les MNFL de  Misuari, à la suite duquel ces derniers  déposent les armes.  Une nouvelle faction se détache  néanmoins du MNLF alors que l’un  de ses leaders accuse le chef du MNLF  de s’éloigner de la « voie islamique ».  Le nouveau MNLF connu plus tard  sous le nom de Front Moro de libération  islamique (MILF) prend forme,  ayant comme noyau dur des érudits et  des anciens étudiants formés dans des  écoles islamiques aux Philippines mais  aussi au Moyen-Orient. On y milite pour  la sécession de Mindanao en s’appuyant  sur la foi islamique.  Le dernier mouvement issu des « moros »  est le groupe extrémiste Abu Sayyaf, le  plus petit des trois mais le plus radical.  Né en 1991 d’une scission du MNLF avec  à sa tête Abdurajak Janjalani, un jeune  meneur charismatique ayant voyagé en  Libye et en Arabie Saoudite, Abu Sayyaf  est considéré comme l’un des groupes  les plus dangereux de la région, multipliant  les attentats et les prises d’otages.  Il possède environ 2000 membres avec un  noyau actif de 200 combattants. Selon le  site Internet de Geostratos, « l’organisation  terroriste, implantée dans le sud des  Philippines, revendique la création d’un  État islamique dans sa zone d’opérations  qui concerne principalement les îles de  Jolo, Basilan et Mindanao ».  

Abu Sayyaf ; terroristes islamistes  ou simples bandits ?

Figurant sur la liste des organisations  terroristes, entre autres sur celle du gouvernement  américain, le groupe peut  être perçu aussi pour une bande de criminels,  parce qu’il sévit principalement  par la voie d’enlèvements (touristes  occidentaux, chrétiens, gens d’affaires)  et des attentats pour des mobiles tantôt  pécuniaires, tantôt idéologiques. Dans  son article « Musulmans ou Moros au sud  des Philippines » (Outre-terre, Numéro  6 2004/1, pp.187-197), Stéphane Auvray  déclare qu’Abu Sayyaf est un pur produit  de la situation explosive des Philippines,  là où se combinent radicalisme  religieux, abandon social, manipulation  politique et exploitation économique.  Plusieurs jeunes en situation de pauvreté  se retrouveront intégrés à ce groupe. Le  groupe effectue des combats sporadiques  contre les forces armées et la police  nationale, ces dernières souvent mal perçues  par la population musulmane. Elles  ont d’ailleurs revu leurs tactiques (sous  les conseils des militaires américains),  obtenant quelques succès tels que l’assassinat  du membre fondateur et par la  suite, en visant ses principaux dirigeants,  dans l’optique d’affaiblir continuellement  le leadership du groupe.  Néanmoins, le groupe demeure engagé  dans plusieurs assassinats, attentats à la  bombe, etc. Les coups les plus médiatisés  dont il est accusé seraient l’explosion d’un  ferry, faisant 100 morts près de Manille en  2004, des attaques dans des hôtels de luxe  (2000 et 2001) et plus récemment, l’enlèvement  de trois employés du CICR en 2009.  Il aurait, ces dernières années, étendu ses  activités également sur le territoire de la  Malaisie et l’on soupçonne qu’il reçoive de  l’aide de groupes islamistes extrémistes du  Moyen-Orient comme Al-Qaïda. De surcroît,  Abu Sayyaf entretiendrait des liens  avec la Jemaah Islamiyah, l’organisation  islamiste et terroriste indonésienne, responsable  des attentats  de Bali en octobre 2002.  Ces liens appréhendés  pourraient venir compromettre  une certaine  victoire des forces nationales  s’ils s’avéraient  réels. Visant toujours à  affaiblir le coeur même  du groupe, les forces de  l’ordre philippines lancent,  par intermittences,  des commandos contre  les membres du mouvement  islamiste, comme  en septembre dernier sur  l’Île de Jolo.

Jeux d’influence et  gestion du conflit  

Coexistence de trois  branches issues du mouvement  islamiste, corruption  de l’ancienne  administration Arroyo,  présence marquée des  États-Unis, régions  offrant de bons potentiels de développement  économique : tous ces facteurs peuvent  donner des éléments de réponses  pour expliquer la difficulté de réguler  la situation et le fait qu’un aussi petit  réseau comme Abu Sayyaf puisse tenir  tête aux forces nationales, appuyées des  Américains. Quoi qu’il en soit, la société  civile demeure dynamique et régler les  problèmes de marginalisation et de pauvreté  endémique serait une bonne voie  au rétablissement d’un climat pacifique,  du moins davantage stable. En regard  du droit international, le gouvernement  des Philippines ainsi que les autorités  locales doivent supporter les personnes  déplacées, mettre en oeuvre différents  mécanisme d’aide sociale et assurer la  sécurité des personnes vulnérables. Par  conséquent, le contrôle de ces forces  immodérées passe certainement par un  renforcement des structures politiques  et celles de la société civile. En bref, la  reconstitution de la paix doit s’effectuer  sur tous les fronts. Attendons de voir la  gestion du nouveau président, Benigno  Aquino, élu en juin dernier.  

Jonanie Dionné-Rhéaume

Provenance
Université Laval, Québec

Jonanie Dionné-Rhéaume

Fonction/Poste/Étude
Candidate à la maîtrise en études internationales