Affaire Snowden La démocratie en danger ou en sécurité?

Affaire Snowden
(1) BROOKS, D., The Solitary Leaker, New-York Times, 2013.
Où commence la liberté des unes? Où s'arrête celle des autres? Les révélations de Snowden renforcent-elles la démocratie?

Les révélations de Snowden, publiées par The Guardian et Der Spiegel en juin 2013, s’inscrivent dans la lignée de celles du soldat Bradley Manning, condamné en août dernier à 35 ans de prison pour fraude et espionnage. Il aurait en effet fourni à WikiLeaks en 2010 des informations militaires classées « secret défense ». Les révélations de Snowden concernent, quant à elles, les activités d’espionnage téléphonique et informatique menées entre autres par les agences de renseignement américaines (tels la NSA, le FBI et la CIA) via le programme PRISM.

 Ces révélations suscitent deux réactions. D’une part, certains considèrent que ces divulgations sont nécessaires pour protéger la démocratie, puisque non seulement elles apportent une certaine transparence sur les méthodes des gouvernements, mais elles peuvent également conduire au renforcement des systèmes de protection de la vie privée. C’est le cas d’organisations allemandes de défense des droits de l’homme qui ont décidé d’attribuer à Edward Snowden le prix du « lanceur d’alerte » (voir à ce sujet l’article de Baptiste Lefferrerie : « Edward Snowden reçoit le prix du lanceur d’alerte »). D’autre part, il y a ceux qui cherchent à comprendre le processus psychique de ces hommes qui se disent au service de la démocratie, de la protection de la vie privée, etc., et qui pensent qu’au lieu de protéger la démocratie, ils la malmènent en provoquant une crise de confiance des citoyens envers leurs gouvernements. C’est l’opinion du chroniqueur David Brooks qui, dans son article « Solitary Leaker » publié le 10 juin 2013 dans le New York Times, dit voir en Edward Snowden un homme seul qui a développé des idées libertaires. Celles-ci l’auraient alors amené à se méfier des institutions, voyant en elles un « Big Brother » menaçant. Par conséquent, toujours selon David Brooks, ses révélations servent d’abord et avant tout son intérêt personnel, ses idéaux, plutôt que le bien commun : 

Snowden self-indulgently shortcircuited the democratic structures of accountability, putting his own preferences above everything else [ ], oblivious to his betrayals and toward the damage he has done to social arrangements and the invisible bonds that hold them together.

Par ces déclarations, l’auteur souhaite démontrer que Snowden est allé trop loin en rompant le secret qu’il était pourtant tenu de garder. De telles révélations pourraient parfois être bien plus dommageables que le silence. La démocratie serait-elle donc question de transparence totale ? Doit-on voir en Snowden un héros ou une menace pour la stabilité des régimes démocratiques ? 

Ce débat autour de la notion de démocratie, on le trouve déjà dans l’Antiquité. C’est en effet en Grèce d’où le mot démocratie tire son origine (dêmos : « peuple »; cratein : « gouverner »), qu’est né ce régime politique. Platon, philosophe du Ve siècle avant J.-C., auteur de La République, rapporte au livre VIII une discussion entre Glaucon et Socrate portant sur les différents systèmes politiques. Socrate s’interroge au sujet de la démocratie : « Eh bien, tout d’abord, ne faut-il pas dire que les citoyens y sont libres et que la cité laisse place à la liberté et à la libre expression ? Est-ce que dans cette cité règne le pouvoir de faire tout ce qu’on veut ? ». Plus loin, Socrate amène Glaucon à énoncer les dérives qui peuvent naître dans un tel régime, dont le bien suprême est la liberté : « n’est-ce pas le désir insatiable de ce bien et la négligence de tout le reste qui déstabilisent cette constitution politique et la mettent en situation de recourir nécessairement à la tyrannie ? ». On peut déduire de ces interrogations que la démocratie repose sur un équilibre fragile, pouvant conduire à des abus, tant des gouvernants que des gouvernés. L’affaire Snowden pourrait être interprétée à l’aune de cet enseignement socratique du point de vue de l’acteur principal de l’affaire. Selon Snowden, les États utilisent à leurs propres fins la liberté de communiquer des individus, au point de violer le droit à la vie privée. Si les affirmations de Snowden sont véridiques, les activités d’espionnage de l’État américain et celles d’autres pays, ainsi que les réactions de certains pays européens touchés par ces mêmes activités, montrent que ces États dits « démocratiques » se servent de cette prodigieuse liberté de communication de façon intéressée. Leur but serait de contrôler non seulement leurs propres citoyens, mais également les citoyens d’autres pays. Dans un monde de plus en plus interconnecté où chacun jouit de la liberté de traverser virtuellement les frontières, il est de plus en plus difficile d’établir des règles. Ces États n’auraient donc aucun intérêt à réglementer les outils de télécommunication, d’autant plus que cela limiterait leur capacité de surveillance, et c’est bien cette absence de réglementation qui a poussé Snowden à agir. 

Cependant, si Snowden dit vrai, ne devrions-nous pas nous étonner de ces pratiques ? Étudions le cas de l’Europe. Celle-ci - pourtant bafouée par les États- Unis qui, selon l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, auraient infiltré les réseaux informatiques de l’Union Européenne et installé des systèmes d’écoute dans ses bureaux à Bruxelles a repris les accords de libre-échange avec les États-Unis et tenté de participer à l’arrestation de l’informaticien. La tentative d’arrestation s’est terminée par un cafouillage diplomatique retentissant lorsque le président de la Bolivie Evo Morales a été forcé d’atterrir à Vienne, parce qu’on pensait que Snowden se trouvait à bord de l’avion. De son côté, la France a refusé l’asile politique à Snowden, notamment parce que, selon le ministre de l’Intérieur français, Manuel Valls, les États-Unis sont un « pays ami ». La Russie, quant à elle, a accordé à Snowden un asile temporaire. À l’extérieur de l’Europe, un autre pays de poids, le Brésil, a récemment cherché à obtenir des explications de Washington sur cette affaire. Dilma Rousseff, sa présidente, a d’ailleurs décidé de reporter la visite qu’elle devait effectuer aux États-Unis en octobre. Ces différentes réactions de par le monde nous obligent à nous interroger sur les motivations des pays à collaborer avec les États-Unis ou à leur tourner le dos. Le véritable enjeu de ces révélations : l’équilibre entre liberté et sécurité 

À la lumière de ces réactions, nous devons nous demander si Edward Snowden a atteint l’objectif qu’il visait en faisant ses révélations. Il semblerait que le débat se soit plus centré sur les faits et gestes de Snowden que sur les outils de télécommunication et leur règlementation. Le président américain Barack Obama a récemment tenté de rétablir la confiance des Américains, par l’annonce d’une réforme des programmes de surveillance. Si Snowden a divulgué les informations qu’il possédait pour que le renforcement des droits à la vie privée des citoyens, il semblerait que sa mission soit vouée à l’échec. Certes, les pays victimes d’espionnage seront sûrement plus vigilants à l’avenir, mais cette pratique cessera-t-elle pour autant? En effet, au nom de la lutte contre le terrorisme, la violation du droit à la vie privée pourrait se justifier. Les pratiques de la NSA, se sont d’ailleurs poursuivies; elles sont à l’origine de l’alerte lancée début août sur le danger terroriste qui menaçait la sécurité d’ambassades au Moyen-Orient et en Afrique (notamment au Bahreïn). Si la transparence est un critère pour qu’un État soit considéré comme démocratique, on peut voir, dans cette affaire, qu’elle n’a pas eu l’impact que désirait sans doute provoquer Snowden et qu’elle peut même être perçue comme dangereuse pour la sécurité des États. Le grand défi de ce début de siècle est sans doute de trouver un juste milieu entre une transparence totale et l’opacité des pratiques des États. Il s’agirait à la fois de préserver la liberté des individus et la sécurité des États, et de rétablir le lien de confiance entre les États et leurs citoyens pour préserver la démocratie. Ce débat ne manquera certainement pas de ressurgir lors des prochaines élections présidentielles américaines, en 2016. 

Clémence Touchet

Provenance
Université Laval

Clémence Touchet

Fonction/Poste/Étude
Maîtrise en études internationales