Al Jazeera une chaîne aux grandes ambitions

Al Jazeera
http://thenextweb.com/me20110124al-jazeera-launches-wikileaks-spinoff-the-palestine-papers
Alors que le paysage médiatique a longtemps été sous l’hégémonie occidentale, la tendance semble aujourd’hui s’inverser. En effet, l’arrivée de nouvelles technologies et notamment des réseaux sociaux a ouvert la voie à un mode de journalisme plus libéral dans le monde panarabe dont la figure de proue est sans nul doute la chaîne satellitaire qatarie Al Jazeera. « Le double carcan de la protection d’intérêts politiques et d’absence de liberté éditoriale » qui sévissait et sévit encore dans une grande partie du monde arabe, tend à s’estomper comme le prouve le succès de la chaîne qatarie.

Il faut souligner qu’au moment où la BBC échouait à créer sa propre chaîne arabe après la première guerre du Golfe, la création d’Al Jazeera par le nouvel émir du Qatar, Hamad Ben Khalifa Al-Thani, a véritablement renouvelé le journalisme panarabe en introduisant un certain degré de liberté d’expression alors méconnu et inconcevable dans cette partie du globe. Cette volonté d’ouverture, caractéristique de la politique néolibérale que semble vouloir introduire l’émir du Qatar, a pris la forme de deux autres réformes. En premier lieu, le ministère de l’Information, symbole de censure a été aboli en 1998. Puis la liberté d’expression a été totalement consacrée en étant introduite dans la nouvelle Constitution.   

Cependant ce concept est loin de faire l’unanimité dans le monde arabe. L’Egypte et l’Algérie ont d’ailleurs fermé les bureaux de la chaîne et interdit sa retransmission dans leur pays. Le Soudan, qui dominait auparavant le monde journalistique arabe, a lui aussi menacé à maintes reprises l’émir du Qatar. Les Etats Unis, quant à eux, n’ont pas réellement apprécié que la chaîne retransmette des vidéos d’Oussama Ben Laden, d’Al Qaïda ou de l’intervention américaine en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. Cependant, la qualité des expertises apportées par la chaîne, ses interviews de leaders politiques de tout bord et même d’opposants aux régimes arabes, lui confèrent une certaine valeur et une certaine légitimité auprès de la rue et du peuple arabe. La chaîne est même allée plus loin en soutenant officiellement la chute des dictateurs lors des révolutions arabes.  

Le succès de la chaîne, qui a fait l’objet de nombreuses études de la part d’universitaires mais aussi des services secrets occidentaux, peut aisément s’expliquer. La censure exercée par les gouvernements sur les organes de presse nationaux fait douter les peuples arabes des informations fournies par ceux-ci. En traitant des sujets politiques et sociaux touchant directement les populations mais considérés comme tabous dans d’autres pays voisins, Al Jazeera offre une tribune d’expression plus libre en créant un espace de débat direct pour le peuple. Cela a permis la mobilisation des jeunes et leur participation à la politique et aux questions sociales communes aux peuples arabes.   

La ligne éditoriale qatarie s’inscrit ainsi en opposition avec l’autoritarisme caractérisé régissant les autres organes de presse arabe. Autre avancée majeure, l’équipe journalistique est composée d’hommes et de femmes provenant des quatre coins du monde arabe.    

De plus, entre 2002 et 2006, le nombre de reporters américains présents dans le monde arabe a diminué de 25%. En devenant le seul média disposant de journalistes en Afghanistan ou en Israël, la chaîne s’est forgée une place de leader dans cette partie du monde alors que l’armée israélienne exerçait un « black out » informationnel. C’est sans doute pourquoi Olfa Lamloum, chercheure et politologue franco-tunisienne, explique que « le monde regarde CNN, mais CNN regarde Al Jazeera ». Et bien que dérangeant dans le monde panarabe, ce nouveau modèle a permis à l’ensemble du paysage médiatique panarabe d’évoluer et de franchir un cap. Son succès auprès du peuple arabe, a poussé les médias privés à s’adapter et à proposer à leur tour, un mode informationnel plus libéral.  

Restons cependant prudent en notant que l’émir utilise, tout comme ses voisins, cet organe de presse comme moyen diplomatique et de négociation dans ses relations internationales. Nous pouvons ainsi citer en exemple la proposition faite au président égyptien Moubarak de ne plus parler de la situation en Egypte lors des révolutions à condition que celui-ci s’engage à «calmer le jeu » et « négocier avec son peuple ». Bien que sourd à cet appel, cette proposition marque le pouvoir que possède l’émir sur les choix de reportage. D’autant que derrière la création de cette chaîne se cache bien plus que la simple volonté de renforcer la liberté d’expression dans le monde arabe.  

En effet, tout pays voulant peser sur la scène internationale se doit de posséder une tribune d’expression, autrement dit un média. Al Jazeera constitue donc un accès à la diplomatie et à la négociation pour faire entendre sa voix et assouvir ses ambitions politiques dans la région et pourquoi pas, à plus long terme, au coeur même de l’Occident.

A l’heure actuelle, la chaîne serait suivie par 35 à 50 millions de téléspectateurs par jour. Forte de son succès, elle a créé son propre site internet en 2001 et sa version anglaise en 2006. Ses ambitions ne s’arrêtent cependant pas là comme en témoigne la création d’un bureau et d’une chaîne américaine aux Etats Unis en Aout 2013. Et si pour l’instant, le succès se fait attendre, les directeurs de la chaîne n’en restent pas moins confiants.  

En somme, Al Jazeera est devenue une chaîne dont tout le monde a déjà entendu parler et qui constitue une source d’informations non négligeables pour les medias occidentaux. Son arrivée en Occident n’est que très récente et ne permet pas d’émettre un jugement objectif et définitif sur la réussite de son implantation de l’autre côté de l’Atlantique. Autrement dit, continuons de lire les informations fournies par la chaîne et laissons lui le temps de poursuivre ou non son ascension.

Anne Taffin

Provenance
Université Paris - Panthéon Sorbonne

Anne Taffin

Fonction/Poste/Étude
Master II Géopolitique