Al-Qaïda au Maghreb Islamique Portrait d’une alliance stratégique

Depuis 2008, vingt Occidentaux ont été enlevés au Sahel. En juillet dernier, Michel Germaneau, otage français, était enlevé en Mauritanie puis assassiné. Plus récemment encore, cinq Français étaient retenus captifs au Niger. Ces enlèvements sont tous revendiqués par Al-Qaïda au Maghreb Islamique, dont les menaces contre la France se sont affirmées ces derniers jours. Il y a quelques années, les actions de l’AQMI étaient confinées à un espace beaucoup plus restreint, essentiellement l’Algérie. Depuis la fin de la décennie, elles s’étendent au Maghreb et au Sahel, et semblent menacer l’Europe. Comment des groupes jihadistes « nationaux » sont-ils devenus une organisation internationale ? Comment évaluer le pouvoir de nuisance de l’AQMI ?

Aux origines de l’AQMI

 Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI)  s’inscrit dans la mouvance salafiste de  l’Islam. À l’origine, le salafisme constitue  un mouvement fondamentaliste de retour  aux origines de cette religion. Au fil du  temps, sa définition a évolué, pour désigner,  aux XXe et XXIe siècles, un phénomène  réunissant toute une génération de  jeunes radicaux opposés aux gouvernements  arabes. Le Groupe Salafiste pour  la Prédication et le Combat (GSPC), né au  cours des années 1990 d’une scission du  Groupe Islamique Armé, s’inscrit dans ce  mouvement insurrectionnel. À la veille  des attentats du 11 septembre 2001, et  à l’instar d’autres groupes similaires, le  GSPC, fortement affaibli par la lutte que  mènent les gouvernements nord-africains  contre les islamistes, est à bout de  souffle. L’organisation se replie toujours  plus au Sud, vers le Mali, le Tchad et la  Mauritanie, pour finalement se disséminer  sur un vaste territoire à cheval sur  plusieurs États, dessinant une géographie  davantage sahélienne que maghrébine.  L’étendue et la porosité des frontières de  cette région la rendent difficile à maîtriser  et facilitent la contrebande et les  opérations des groupes de guérillas. Ce  n’est certainement pas un hasard si les  groupes, qui prendront plus tard la dénomination  d’AQMI, se sont alors placés sur  les routes de ces nombreux trafics, notamment  le trafic d’armes, de drogues, mais  également de migrants ou d’otages.  C’est dans ce contexte que le GSPC  annonce, au début de 2007, qu’il change  son nom pour Organisation d’Al-Qaïda  au Pays du Maghreb Islamique. Mais les  liens entre Al-Qaïda et le GSPC ne sont  pas nouveaux : dès les années 1990, plusieurs  Maghrébins sont allés combattre  les Soviétiques en Afghanistan. Toutefois,  l’AQMI ne se réduit pas à une évolution  du GSPC, elle est l’expression plus  générale de tout un ensemble de mouvements  salafistes nord-africains : comme  l’indique Mathieu Guidère, professeur à  l’Université de Genève, « la création d’Al-  Qaïda au Maghreb constitue un élément  fédérateur et une base arrière pour tous  les islamistes en Afrique du Nord et au  Sahel ». La matrice de l’AQMI demeure  cependant intrinsèquement algérienne.  C’est ainsi que l’affiliation à Al-Qaïda,  fait passer le GSPC, autrefois confiné au  territoire algérien, d’organisation terroriste  à vocation nationale à organisation  terroriste transnationale.  

Un mariage de convenance ?

 Cette association entre groupes jihadistes  locaux et l’organisation terroriste  internationale revêt les allures d’un  mariage de convenance, une union destinée  à compenser les échecs du passé  et à pallier les difficultés du présent.  Cette alliance permet en effet à Al-Qaïda  d’étendre sa sphère d’influence et son  champ de bataille au Maghreb, tout en  profitant de la proximité géographique,  économique et politique avec l’« ennemi  proche », l’Europe. L’organisation-mère  tire également profit de la forte démographie  des pays du Maghreb qui représentent  un vivier de recrutement non négligeable.  De son côté, le GSPC en devenant AQMI,  trouve un second souffle depuis l’échec de  son projet fondateur (le renversement du  régime algérien). Ce nouveau label confère  effectivement une médiatisation à grande  échelle et, au niveau local, une légitimité  nouvelle à ce groupe armé réprouvé après  la concorde civile du président algérien  Bouteflika. De surcroît, l’AQMI bénéficie  maintenant d’un meilleur financement,  d’un réseau transnational et de l’expérience  d’Al-Qaïda, devenue une organisation  parapluie chapeautant diverses cellules  à travers le monde.  Nouveau nom, nouvelles visées  Ce changement de nom et d’idéologie a  entraîné, au sein de l’AQMI, une réorientation  stratégique et tactique. L’AQMI ne  cible plus seulement les représentants  de l’autorité nationale, mais s’attaque  désormais aux intérêts internationaux :  en témoigne la symbolique du double  attentat de décembre 2007 à Alger qui  visait le Conseil constitutionnel et un  bâtiment de l’ONU. Triste nouveauté, le  recours aux attentats-suicides s’ajoute au  modus operandi de l’AQMI. A contrario,  la pratique de l’enlèvement n’est pas nouvelle  et représente une vitrine médiatique  et un important moyen de financement,  auquel s’ajoutent la contrebande et  les contributions des Maghrébins d’Europe.  La croissance des mouvements  jihadistes s’est donc trouvée facilitée par  le soutien d’extrémistes nord-africains  opérant en Europe.  Le ralliement du GSPC à Al-Qaïda  marque un changement dans les objectifs  du groupe : le passage de velléités insurrectionnelles  nationales à l’objectif (nettement  plus abstrait) de mondialisation  du jihad. L’AQMI ambitionne désormais  de « servir de plate-forme aux organisations  terroristes régionales », souligne  Luis Martinez, spécialiste du Maghreb  et du Moyen-Orient. Néanmoins, l’AQMI  doit conjuguer ses nouvelles ambitions  internationales à ses origines très locales.  À sa lutte contre les régimes nord-africains  se greffe la guerre envers les puissances  occidentales, plus particulièrement  contre ses ennemis historiques, les  États-Unis, la France et l’Espagne. Toutefois,  alors que l’Islam, religion à vocation  universaliste, se veut vecteur d’union, les  appétences nationalistes peuvent être  perçues comme facteur de désunion,  allant à l’encontre de l’Umma. Jean-Luc  Marret, spécialiste du terrorisme et des  conflits, recourt au concept de « glocal »  pour désigner cette nouvelle réalité,  mariage subtil entre une idéologie se  voulant fédératrice, unissant diverses  cellules à travers le monde, et un enracinement  local profond des factions affiliées.  Ainsi, tout en aspirant à « dépasser  les déterminations culturelles et les  contingences locales », Benoit Lucquiaud  rappelle qu’Al-Qaïda « n’en cherche pas  moins à se “territorialiser” ».

 Le Maghreb, un terreau fertile ?

L’AQMI trouve au Maghreb un terreau  fertile à son développement : transition  démocratique bloquée par une élite sclérosée,  société civile à l’agonie et jeunesse  découragée par le chômage (jusqu’à 66%  et 68% en Algérie et en Tunisie)… autant  d’éléments d’États en déliquescence qui  permettent à l’AQMI d’exploiter le mécontentement  de la population. En outre, la  violence terroriste de l’AQMI décuple le ressentiment  à l’égard de l’État, démontrant  son incapacité à assurer la paix civile.  Si l’AQMI exploite les failles des États  de la sous-région, les gouvernements  nord-africains ne sont pas en reste : l’exploitation  par l’instrumentalisation de la  « menace terroriste » répond à des intérêts  politiques. En effet, la légitimation de  certaines politiques du pouvoir en place  par l’impératif de sécurité permet de renforcer  l’emprise des dirigeants sur l’appareil  étatique. De plus, la menace terroriste  « nourrit une double rente sécuritaire :  rente qui légitime un pouvoir, mais aussi  rente financière mise à disposition des  pays occidentaux dans le cadre de la lutte  contre le terrorisme », indique Lucquiaud.  Cette lutte sert également les intérêts  américains puisse qu’elle contribue à  accroître la pression exercée par les États-  Unis pour la coopération militaire contre  le terrorisme.

Perspectives d’avenir pour l’AQMI.

La portée réelle de l’alliance entre  Al-Qaïda et le GSPC est plutôt difficile à  évaluer. D’une part, plusieurs arguent  que l’AQMI constitue une menace plus  sérieuse aux régimes en place, dans la  mesure où son action transcende désormais  les idées nationalistes. Par ailleurs,  les conflits et tensions interethniques de  la région catalysent le développement  de l’AQMI, qui tire profit de l’instabilité  environnante pour vaquer à ses activités  illicites. Le manque de coopération  politique entre gouvernements affectés  n’aide en rien l’endiguement de cette  menace. Aussi, l’élargissement géographique  de l’AQMI et d’Al-Qaïda ne semble  pas irréaliste; une contamination liée  au développement du fondamentalisme  dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne  est crainte par de nombreux  analystes. Tout récemment, le président  somalien Sharif Cheikh Ahmed sollicitait,  à l’Assemblée générale des Nations  Unies, un soutien international accru, en  raison de l’alliance entre Al-Qaïda et les  milices islamistes shebab.  En contrepartie, de nombreuses querelles  intestines menacent la cohésion  de l’AQMI. Plusieurs membres du GSPC  désirant se concentrer du l’« algérianité »  du combat craignaient de diluer celui-ci  en l’arrimant à une idéologie plus vaste.  D’ailleurs, les tentatives d’implantation  infructueuses au Maroc et en Tunisie  illustrent les difficultés d’enracinement  d’Al-Qaïda dans la région. En outre, les  différentes mesures mises en oeuvre par  l’Algérie ont incité plusieurs membres à  quitter le groupe pour devenir de précieux  informateurs. Enfin, selon Jean-François  Daguzan, maître de recherche à la Fondation  pour la Recherche Stratégique,  il semblerait que l’AQMI, à l’instar d’Al-  Qaïda, « ne peut pas dépasser un certain  niveau de nuisance ».  Une menace imprécise  En somme, l’ampleur de la menace que  représente réellement l’AQMI demeure  incertaine. La réponse militaire n’est  certainement pas l’unique stratégie à  adopter : si un recours à la force s’impose,  alors un délicat équilibre doit être atteint  afin d’endiguer la menace sans toutefois  l’attiser. Mais à moyen et long termes,  une lutte efficace contre l’AQMI ne pourra  se faire sans l’établissement de régimes  transparents intégrant les différentes  composantes des spectres politique,  culturel et ethnique. De surcroît, face à  une menace désormais transnationale,  l’impératif de coopération régionale est  de plus en plus pressant. Or, l’union du  Maghreb arabe est loin d’être achevée…  

Jihane Lamouri

Provenance
Université Laval

Jihane Lamouri

Fonction/Poste/Étude
Candidate à la maîtrise en études internationales

Audrey Auclair

Provenance
Université Laval

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en études internationales