Ambassadeur américain Jacobson « On ne peut compromettre nos idéaux »

« It’s time for outside-the-box thinking ». De passage au Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), le nouvel ambassadeur américain au Canada, Son Excellence David Jacobson, est venu présenter devant une foule de plus de 300 personnes la politique étrangère de l’administration Obama et ses défis sous-jacents.

Il y a bien sûr le problème nord-coréen,  mais il se pose différemment de celui de  l’Iran, la région concernée, l’Asie de l’Est,  étant moins volatile que le Moyen-Orient.  Le problème iranien fut «le» casse-tête de  George W. Bush, de 2004 à 2008. Vers la  toute fin de son «règne», l’ex-président ne  savait plus comment aborder la chose.  C’est peut-être le volet le plus complexe  de son héritage à Obama.  Correspondant en chef du New York  Times à la Maison-Blanche, David E.  Sanger raconte, de l’intérieur, les débats  presque surréalistes sur l’Iran parmi les  décideurs, surtout sous Bush, mais aussi  sous Obama, durant la campagne électorale,  la période de transition, et au tout  début de la nouvelle administration,  essentiellement à Washington, dans un  livre tout récent, L’héritage. Les grands  défis internationaux.  Sanger ne parle bien sûr pas que de  l’Iran. Il évoque les guerres en Afghanistan  et en Irak, celle possible du  Pakistan ou ailleurs, Il évoque les rapports  avec la Russie, la Chine, la Corée  du Nord et les problèmes auxquels font  face les États-Unis. Mais l’Iran est le  gros os à ronger. C’est le débat sur l’Iran  qui occupe le plus d’espace dans ce  livre de 577 pages. C’est avec ce même  débat sur l’Iran que commence le livre,  comme si l’auteur faisait sienne l’idée,  répandue en début de mandat, que c’est  la manière de transiger avec l’Iran qui  donnera le ton a la suite des choses sur  le reste de l’«héritage».  

Une question de «tours de vis»  

Pendant la campagne électorale et  la période de transition, Obama jurait  déjà qu’il ne laisserait jamais l’Iran posséder  l’arme nucléaire. Plusieurs de ses  conseillers ont reconnu que la question  la plus difficile, qui n’a jamais été discutée  pendant la campagne électorale,  était de savoir à quel point Obama laisserait  avancer les Iraniens, et combien de  «tours de vis» il leur resterait pour assembler  le premier engin.  Sanger centre son enquête sur le plus  extraordinaire document officiel publié  sous l’administration Bush durant son  dernier mandat, à savoir ce fameux  National Intelligence Estimate (NIE), du  Thanksgiving Day, de 2007, soulignant  que l’Iran avait renoncé à la mise au point  d’une arme nucléaire en 2003. Un NIE est  l’évaluation ou l’analyse d’une situation  ou d’un dossier donné par les 16 agences  de renseignement américaines, dont la  Central Intelligence Agency (CIA).  Ce NIE sur l’Iran, établissait pour  l’essentiel que le régime islamique qui  s’acharnait à mettre au point le combustible  lui donnant la capacité de fabriquer  une bombe avait, à la fin de 2003, suspendu  tous les travaux pour concevoir  la fameuse arme. «Personne, raconte  Sanger, ne savait si le programme d’armement  — ce que les Iraniens appelaient  le «Projet 110», qui correspondait au développement  d’un détonateur nucléaire  autour d’une sphère d’uranium», ou le  «Projet 111», la fabrication d’une ogive —  avait été relancé depuis».  Les agences de renseignement américaines  avaient apparemment réussi leur  première véritable tentative de s’infiltrer  dans les arcanes du secret nucléaire  iranien, avec la certitude absolue de ne  pas avoir été «gavés» de désinformation,  c’est-à-dire de renseignements, vrais ou  faux, que l’«ennemi» cherchait délibérément  à leur transmettre ou à leur faire  croire. «Cette découverte coupait véritablement  l’herbe sous le pied de Bush qui  ne cessait de soutenir que l’Iran abritait  un programme d’armement nucléaire en  activité auquel il fallait immédiatement  mettre fin», souligne Sanger.  

Un document confus  

En réalité, ce NIE affirmait l’inverse de  ce qu’il voulait dire et taisait le contraire  de ce qu’il ne voulait pas écrire. C’était  un document bâclé, mal ficelé. Il n’était  pas destiné à être publié. Il s’adressait à  des experts en analyse de systèmes d’armements  à qui il n’était pas nécessaire de  fournir des précisions sur la teneur d’un  programme nucléaire, notamment, dans  le cas iranien, que l’abandon du Projet  111, la fabrication de l’ogive, ne signifiait  pas grand chose puisque c’est finalement  la dernière étape du programme, la plus  facile, la plus détachable de ce même  programme, — les derniers «tours de  vis» évoqué ci-dessus en quelque sorte.  L’abandon du Projet 111 était donc aisément  réversible.  Mais tout cela, y compris les silences,  figurait fort loin dans les attendus et les  démonstrations du NIE, de sorte qu’il  n’était même pas sûr que les «décideurs»  lisent le document jusque-là, ou en saisissent  toute la portée. Il cite le témoignage  de Robert Gates, l’actuel chef du Pentagone,  poste qu’il occupait d’ailleurs sous  le dernier mandat de George W. Bush,  et ancien directeur de la  CIA, qui dit avoir rarement  voire jamais vu une  évaluation des services  de renseignement aussi  incompétente et avoir un  tel impact sur la diplomatie  américaine.  La Maison-Blanche l’a  publié mais sous une forme  expurgée, tout aussi bâclée  cependant, convaincue  qu’une fois au Congrès,  il ne resterait pas longtemps  secret. L’effet fut  dévastateur. Pour l’opinion  publique, en effet, c’est la  mise au point du combustible,  non celle de l’ogive,  qui est la phase la plus  facile, alors que c’est l’inverse  qui se passe  Tous ceux qui critiquaient  les échecs du renseignement  américain brandirent  ce NIE pour soutenir  que «même les Américains  avaient des doutes sur le  fait que l’Iran était en quête  de la bombe».  

Passons sur les causes  du « bâclage »  

Bush payait le prix d’avoir manipulé les  résultats du renseignement concernant  l’Irak. Il était littéralement ligoté par ce  fameux NIE. Il ne pouvait le désavouer,  sans encore donner l’impression d’attendre  des services de renseignements  qu’ils lui fournissent des informations  qui font son affaire, d’autant plus, que,  dans les faits, ce fameux NIE lui donnait  quand même raison. Il ne pouvait non  plus s’appuyer sur un document aussi  confus pour justifier une guerre contre  l’Iran.  Jusqu’à la presque toute fin de son  mandat il donna l’impression d’être sur  le point de faire la guerre à l’Iran, mais,  dans les faits, soucieux de sa place dans  l’Histoire, il ne demandait qu’à refiler le  dossier à son successeur.  

Programme réévalué  

Obama fut lui aussi prisonnier de ce  NIE. Mais il procéda à une nouvelle réévaluation  du programme nucléaire iranien,  complétée il y a quelques semaines,  en partie avec des sources provenant du  Renseignement, et d’autres plus extérieures  et indépendantes, Elle n’a pas  fait l’objet d’un NIE ou de tout autre  document officiel.  Au moment même où, le 2 janvier, le président  iranien Mahmoud Ahmadinejad  adressait un ultimatum aux cinq membres  permanents du Conseil de sécurité  de l’ONU, ainsi qu’à l’Allemagne, concernant  le transfert à l’étranger de l’uranium  iranien disponible, la Maison-Blanche fit  savoir au New York Times, plus précisément  à David E. Sanger, qu’«elle ne prenait  plus au sérieux» le fameux NIE de  2007 sur l’Iran. Elle évoque les tout derniers  chiffres fournis par les inspecteurs  de l’Agence internationale de l’énergie  atomique à l’usine nucléaire de Natanz,  le coeur du programme iranien, où 3936  centrifugeuses étaient opérationnelles,  contre 4920, en juin. L’Iran régresserait  donc quant aux capacités d’enrichissement  de l’uranium. Tout le concept de  base serait à repenser, Ces difficultés,  soulignait la Maison-Blanche, étaient  «inattendues» et restent «inexpliquées»...  Cela aussi serait l’héritage de Bush, laisse  entendre Sanger.  Il faut au bas mot compter de 18 mois  à deux ans avant que l’Iran ne surmonte  ces «difficultés inattendues» et puisse  procéder aux ultimes «tours de vis», selon  la nouvelle évaluation de la Maison-  Blanche. Obama aurait même convaincu  les Israéliens de la justesse de la nouvelle  évaluation. La récente volte-face d’Ahmadinejad,  qui s’est dit prêt à accepter le  plan des Six, sur le transfer de l’uranium  iranien, et dont l’AIEA serait le maître  d’oeuvre, en découlerait.  C’est peut-être un répit pour Obama.  Mais la crise iranienne a une telle valeur  de symbole qu’elle continuera sans doute  à être l’aune à partir de laquelle Barack  Obama sera jugé pour sa manière d’assumer  l’«héritage ».  

Alexandre Perron

Provenance
Ambassadeur américain Jacobson

Alexandre Perron

Fonction/Poste/Étude
« On ne peut compromettre nos idéaux »