Asie centrale, 20 ans après les indépendances État des lieux

Asie centrale, 20 ans après les indépendances
La ville de Samarcande en Ouzbékistan témoigne de la richesse historique de l’Asie centrale
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Nous sommes aujourd’hui rendus deux décennies après la disparition de ce que Churchill appelait le « rideau de fer ». Qu’en est-il de la situation politique en Asie centrale dans les républiques de l’ex-bloc soviétique, cette région du monde peu connue de l’opinion publique mondiale ?

Les cinq républiques d’Asie centrale, le  Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan,  le Tadjikistan et le Turkménistan, fraichement  converties au régime démocratique,  ont connu des bouleversements majeurs  durant les deux décennies qui les séparent  de leur indépendance. La désintégration de  l’Union soviétique a donné à ces républiques  une existence sur la scène internationale,  tout en apportant un désir de liberté  doublé d’une aspiration légitime à toute  nation de déterminer son propre destin  politique. Cela a entrainé comme conséquence  une deuxième vague de démocratisation  et un ajout considérable du nombre  des États membres à l’Organisation des  Nations Unies. Néanmoins, de nombreux  éléments de continuité avec l’Union soviétique  peuvent être constatés simplement  en observant la longévité des mandats des  chefs d’États ainsi que la quasi-inexistence  effective des alternances politiques. État  des lieux : vingt ans après.  

Suite à la révolution bolchévique, l’objectif  de l’Union soviétique était le suivant :  découper de toute pièce les États-nations,  sur les décombres des anciens empires  centrasiatiques, en regroupant grossièrement  les mêmes groupes ethniques sur  un territoire unique et unifié. La stratégie  du « diviser pour mieux régner » s’appliquait  désormais à la politique de l’Union  soviétique qui devait prendre en main les  anciens protectorats de la Russie tsariste en  assumant l’héritage territorial de cette dernière  dans les années 1920.  

Située au carrefour de plusieurs civilisations  millénaires et abritant une partie de  la route de la soie, l’Asie centrale possède  une histoire aussi riche que bouleversante.  Souvent présentés comme un ensemble  homogène, les États d’Asie centrale ont tous  leurs particularités spécifiques. Leurs ressources  économiques, héritées du découpage  territorial, varient considérablement  d’un pays à l’autre. Certains dépendent  essentiellement de leurs exportations agricoles  comme le coton (l’Ouzbékistan ou le  Tadjikistan), d’autres bénéficient de certaines  ressources naturelles comme le gaz  naturel ou encore le pétrole (le Kazakhstan,  le Turkménistan). Néanmoins, la persistance  d’un taux de chômage élevé et la  dégradation des infrastructures semblent  faire sombrer une part importante de la  population de cette région dans la pauvreté.  D’après le Programme des Nations Unies  pour le Développement (PNUD), l’Asie centrale  est l’une des régions du monde qui a  connu une augmentation importante de la  pauvreté absolue en vingt ans.  

En ce qui concerne les aspects politiques,  prenons un exemple récent et concret. Les  élections législatives qui ont eu lieu au Tadjikistan  le 28 février dernier ont « ...échoué  dans le respect des standards démocratiques...  » a souligné un observateur de  l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération  en Europe (OSCE). Le parti du  président, le Parti Démocratique du Peuple,  a remporté les élections avec environ 71 %  des voix, obtenant par là même la majorité  des sièges du « Majlisi Namoyandagon », la  haute chambre du parlement. Ces élections  sont un exemple parmi d’autres qui reflète le  désastreux bilan démocratique des régimes  politiques en Asie centrale. À cela s’ajoute  la persistance de tensions sociales dues à  une piètre performance économique et à  la dégradation continuelle des niveaux de  vie. Selon le think tank International Crisis  Group, il existerait un sérieux danger pour le  Tadjikistan de devenir un « État en faillite ».  La diminution des revenus envoyés par la  main-d’oeuvre travaillant en Russie, à cause  de la crise économique, risque d’être à l’origine  de montées des tensions sociales sans  précédents. Étant donné que la moitié du  PNB du pays est constituée de ces revenus,  le gouvernement risque d’être en incapacité  de secourir la population. La persistance  des rivalités et des hostilités entre les États  centrasiatiques constitue un obstacle non  négligeable au libre-échange, à la coopération  en matière d’énergie mais aussi à la  libre circulation des individus.  

Entre les puissances étrangères,  le nationalisme et l’extrémisme  musulman

 Au lendemain des attentats du 11 septembre  2001, l’Asie centrale, considérée  comme « l’étranger proche » de la Russie,  attire toutefois l’attention de certaines puissances  mondiales qui lui étaient jusqu’alors  étrangères. Dans le cadre de la guerre en  Afghanistan, les États centrasiatiques  paraissent désormais incontournables  pour accéder à ce terrain de conflit enlisé.  D’une part, l’appui des États centrasiatiques  devient désormais nécessaire pour  contrecarrer l’influence des mouvements  islamistes dans le cadre de la « sainte croisade  » contre le terrorisme. D’autre part,  l’émergence de l’extrémisme musulman  permet à ces républiques de justifier des  politiques autoritaires ainsi que des répressions  à l’égard d’opposants jugés hostiles au  régime en place. « Le massacre d’Andijan »,  ou le bain de sang perpétré lors des événements  de la partie ouzbèke de la Vallée de  Ferghana en 2005, a été la conséquence  d’un affrontement brutal entre forces gouvernementales  et civiles, qui contestaient  certaines décisions des autorités centrales.  

Face au vide idéologique créé par la désintégration  de l’URSS, dans une Asie centrale  où ses républiques sont en quête d’identité  nationale, les statues de Lénine et de Marx  ont déjà remplacé celles de Tamerlane et  Ismoil Somoni, les héros nationaux glorifiés  d’un passé lointain. Parallèlement, on  assiste à une recrudescence des nationalismes  et à des tensions récurrentes entre  les différentes ethnies au sein de ces Étatsnations.  Du fait de leur faible intégration,  tant sur le plan économique que politique,  les républiques d’Asie centrale ne semblent  pas peser lourd dans les enjeux majeurs de  la région. Leur faible marge de manoeuvre et  leur autonomie réduite en ce qui concerne  la conduite de leur politique étrangère restent  limitées à cause de l’influence de l’ancien  Grand Frère, et l’influence croissante  des États-Unis dans la région. La présence  de ces deux puissances dans la région  pousse les États d’Asie centrale à maintenir  un équilibre aussi fragile que délicat dans  leur politique étrangère.  

Peut-on parler pour autant d’échec de  la démocratisation en Asie centrale ? La  répression politique que les populations  centrasiatiques ont connue pendant la  période soviétique semble persister à travers  des régimes politiques autoritaires pour qui  la question des droits humains paraît loin  de leurs préoccupations actuelles. À cela  s’ajoutent des souffrances d’un tout autre  ordre liées à l’augmentation de la pauvreté  et à l’absence de perspectives économiques  gérables dans un avenir proche. Face à ces  constats, deux décennies après les indépendances,  il reste encore un chemin sinueux  et long à parcourir.  

La révolution des Tulipes au Kirghizistan  en 2005 a permis le renversement  d’Askar Akayev qui dirigeait le pays  depuis 1990 et a fait naître un espoir certain  de changement démocratique dans  la région. Cependant, la politique de son  remplaçant n’a pas apporté de changements  majeurs, provoquant à nouveau  la déception de la société civile. Dès lors,  quelles sont les perspectives pour l’avenir  en Asie centrale ? Il est certain que les  États d’Asie centrale seront en mesure  d’avoir un poids politique vis-à-vis des  grandes puissances uniquement si elles  adoptent des positions communes pour  mieux défendre leurs intérêts dans la  région. De même, la création d’une zone  de libre-échange pour débuter un processus  d’intégration régionale semble  être une solution incontournable pour  connaître une certaine forme de prospérité  économique. La solution est-elle  de créer une Ligue des États Centrasiatiques  ? La question reste ouverte. Avec  le renouvellement de l’élite politique, le  dépassement du cadre ethno-nationaliste  peut être envisagé dans une Asie  centrale déchirée par les antagonismes  politiques et la stagnation économique.  

Anahita Boboeva

Provenance
sciences po bordeaux/université laval

Anahita Boboeva

Fonction/Poste/Étude
Candidate à la maîtrise en études internationales