Aung San Suu Kyi : stratégie et négociation dans une fenêtre d’opportunité particulièrement réduite

Après avoir remporté les élections controversées en novembre dernier par le biais de son avatar civil, le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP), la junte birmane a fini par libérer l’opposante historique, Aung San Suu Kyi. La configuration actuelle du jeu politique birman oblige la Dame de Rangoon à un délicat travail d’équilibriste entre une stratégie s’inspirant d’une logique florentine et la défense de la morale et des valeurs qu’elle continue d’incarner.

Une opposante historique

Si le titre d’homme de l’année 2010 revient à Julian Assange pour Le Monde et à Marc Zuckerberg pour le magazine Time, la célèbre lauréate du Prix obel
de la paix, Aung San Suu Kyi, opposante historique de la junte birmane, le mérite tout autant pour son combat engagé pour la démocratie, et ce, depuis plus de vingt ans.

On se souvient qu’en 1988 Suu Kyi fondait la Ligue nationale pour la démocratie (LND), parti d’opposition qui remporta les élections législatives deux ans plus tard. La junte refusa de reconnaitre les résultats du scrutin. S’en suivit un duel entre la junte et Suu Kyi pour la reconnaissance des résultats des élections où la fermeté de cette dernière lui a valu d’être privée de liberté pendant près de 15 ans.

Les élections de novembre, un jeu truqué

La junte birmane, en possession de l’appareil étatique depuis 1962, a organisé en novembre dernier les élections législatives tant attendues. Ces dernières ont constitué la cinquième étape de la feuille de route annoncée par le général Khin Nyunt en 2003 et qui avait pour objectif de permettre l’établissement d’une « démocratie disciplinée». Cependant, la junte prit soin d’établir quelques règles pour s’assurer la victoire. Le titre de l’article de Renaud Egreteau, paru dans Le Monde diplomatique en décembre 2010, « Junte birmane cherche habits civils », illustre avec un certain cynisme les objectifs dissimulés de la junte et par extension de la Tatmadaw, appellation de l’armée birmane. Celle-ci souhaite se protéger des critiques de la communauté internationale et des contestations au sein de la population birmane par l’instauration d’un gouvernement civil. Pour autant, cette prise de distance ne signifie pas perte de pouvoir. 

En effet, la Tatmadaw a mis un certain nombre d’officiers à la retraite afin de leur permettre de se présenter en tant que candidats du Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP), création et miroir civil de la Tatmadaw. De plus, la nouvelle constitution, adoptée en 2008 prévoit de réserver un quart des sièges du Parlement aux militaires. Par ailleurs, pour s’assurer une victoire écrasante et éviter le précédent de 1990, la junte, prenant au mot la célèbre maxime énoncée par Machiavel « diviser pour mieux régner », va permettre à une quarantaine de partis de se présenter, divisant d’autant plus l’opposition. Enfin, pour mettre hors d’état de nuire la menace que représente la LND, la junte a imposé aux partis se présentant l’exclusion de leurs membres emprisonnés. Il s’agit alors de renoncer aux élections ou d’exclure Suu Kyi, figure de proue de l’opposition. Le parti a décidé de boycotter les élections et a été dissout. 

Ainsi, les résultats des élections de mi-novembre n’ont pu que difficilement étonner en annonçant la victoire écrasante de l’USDP qui ne n’a laissé que quelques sièges à une opposition hétéroclite et divisée. 

Progrès et espérance dans le jeu politique birman

Malgré tout, deux éléments que l’on peut considérer comme positifs résultent de ces élections controversées. Premièrement, l’opposition est enfin institutionnalisée et s’exprime au sein du Parlement qui élit (entre autres) le Président birman, d’où le rôle central de ces élections. Même si l’opposition n’a que très peu de sièges et que la LND est dissoute, cela constitue un progrès. Au sujet de la LND, certains observateurs, dont l’analyste birman Maung Swhwe, pensent que malgré la dissolution du parti de Suu Kyi juste avant les élections, la junte a tout intérêt à annuler cette décision. La métaphore de
Maung Shwe parle d’elle-même, la junte a avantage à : « garder la LND en serpent non venimeux que de chercher à la rendre illégal, car cela concentrerait les pressions de la communauté internationale ».

On constate toutefois, et c’est là l’objet du second élément qualifiable de positif, que la communauté internationale, après la critique virulente des élections, s’est focalisée sur la libération de Suu Kyi et apparaissait faire pression à ce sujet sur la junte. La libération de l’opposante, intervenue quelques jours après les élections, fut alors accueillie avec un immense soulagement.

De la libération à la redéfinition de la stratégie

La junte s’est pourtant servie de sa libération pour se légitimer aux yeux de la communauté internationale et du peuple birman. Cette libération post élection
était clairement établie dans l’agenda politique de la junte qui avait l’intention d’instrumentaliser la libération de Suu Kyi pour se légitimer et lever une partie des sanctions économiques prises par l’Occident. Ce serait considérer que la Dame de Rangoon manque de discernement que de dire qu’elle n’a pas conscience de l’instrumentalisation de sa libération par la junte. Elle a sans doute aussi compris que toute confrontation directe avec la junte via des
critiques ou des accusations la mènerait quasi-systématiquement à être à nouveau assignée à résidence. Elle est aussi confrontée à une opposition devenue particulièrement divisée, hétéroclite et amoindrie, dont une partie a participé aux élections pour y gagner quelques sièges, ainsi qu’aux conflits entre la jeune génération et les membres de l’appareil du parti (LND) qui est d’ailleurs dissout. La lauréate doit aussi continuer le dialogue avec les minorités ethniques et les coopter au sein d’une opposition unie pour constituer une force de poids contre la junte et son avatar civil.

Suu Kyi, qui avait si longtemps refusé la compromission avec un pouvoir qui s’est obstitué à ne pas reconnaitre les élections de 1990, opte à présent pour une logique de dialogue. Egreteau, dans l’article susmentionné, nous rappelle une de ses déclarations prononcées le 15 novembre 2010 : « Je ne souhaite pas la chute des militaires. (...) Je souhaite que les militaires se hissent sur les hauteurs pleines de dignité du professionnalisme et du patriotisme authentique ». Parallèlement, The Irrawady, journal d’opposition birman, précise que Suu Kyi compte impliquer davantage la société, et en particulier les jeunes, grâce au cyberespace. Ces éléments constituent des pistes pour comprendre la stratégie adoptée par cette dernière. Elle a décidé de réviser son agenda politique, l’objectif étant à présent de réussir à réunir l’opposition dans une structure informelle qui se développe aussi sur la Toile, tout en essayant, en parallèle, d’annuler la décision de dissolution de la LND.

Levée des sanctions et « double légitimation »

Le point fort de Suu Kyi est de rester une intervenante incontournable pour toute négociation de levée des sanctions économiques. Elle est la seule réelle intervenante de l’Occident en Birmanie et cela constitue son levier de pouvoir. En effet, sa légitimité et son aura aux yeux de la communauté internationale, et d’une grande partie de la population birmane, obligent toute force de l’opposition à la considérer et à songer à se ranger derrière elle, y compris parmi les minorités ethniques. Une levée partielle des sanctions économiques conforterait la Dame de Rangoon dans son rôle de bienfaitrice de la population et
dans ses capacités de médiation la légitimant au sein des différentes composantes de l’opposition.

Par ailleurs, cette même levée serait aussi à l’avantage de la junte qui bénéficierait d’une ouverture et conforterait la légitimité du nouveau gouvernement civil. L’attitude passive de la junte, malgré les nombreuses propositions de dialogue de Suu Kyi, s’explique par la possibilité que cette dernière serve leurs intérêts sans qu’ils aient à faire la moindre concession. Parallèlement, cela permet à Suu Kyi de regagner son rôle de leader de l’opposition et de l’organiser.

Ainsi au sortir des élections, la libération de Suu Kyi conduit les deux camps à placer leurs pièces sur l’échiquier. Les deux adversaires se connaissant, ils se jaugent pour l’instant. La junte après tout a déjà été mise en échec en 1990 et Suu Kyi menottée pour ne plus déplacer la moindre pièce. Le moindre faux pas coûterait la partie à l’un des deux joueurs en sachant que Suu Kyi est dans une posture plus délicate, car elle ignore si ses pièces obéissent au même déplacement. À elle de nous démontrer qu’elle est à la fois l’une des plus belles personnifications de la morale et un fin stratège... 

Adib Benchérif

Provenance
Université Laval

Adib Benchérif

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en études internationales