Boko Haram et criminalité transnationale

Les origines de la secte islamiste
Créé en 2002 à Maiduguri, grande ville nigériane
frontalière du Tchad, Boko Haram est à l’origine
une secte islamiste. Dans un premier temps, la
principale revendication du groupe fut religieuse,
avec quelques implications politiques. Au Nigeria,
pays d’Afrique de l’Ouest où la Constitution proclame
la liberté de religion, Boko Haram a mené de
nombreuses actions pour faire appliquer la charia
comme unique source de droit. De façon générale,
les méthodes pratiquées par Boko Haram s’inspirent
du courant salafiste et revendique la création
d’un État islamique au Nigeria. Issu du mot arabe
salaf, le terme salafisme, qui signifie « ancêtre » ou
« pieux prédécesseur », fait référence aux premiers
Musulmans. Le courant salafiste prône un retour à
la pratique ancestrale de l’islam à l’époque du prophète
Mahomet et dont les Musulmans se seraient
éloignés. Par conséquent, les salafistes défendent
un mode de vie qui exclut tous les éléments à l’origine
de la perversion du culte musulman. Dans la
pratique, les salafistes encouragent une lecture littérale
des textes coraniques. C’est d’ailleurs l’une
des raisons pour lesquelles on qualifie ce mouvement
de rigoriste.
Au Nigeria, c’est contre les forces de sécurité et
le gouvernement que les premières offensives de
Boko Haram ont été lancées. Avec l’exécution brutale
de son chef historique Mohammed Yusuf en
2009, les activités de la secte ont pris un nouveau
virage. En choisissant de rentrer dans la clandestinité
pour se venger, Boko Haram en profita pour
intensifier son combat pour une application stricte
de la charia. Par la suite, avec l’arrivée d’Aboubakar
Shekau à la tête du groupe, le mode opératoire
de Boko Haram s’intensifia davantage. En effet, on
assiste depuis ce temps à une vague d’enlèvements
massifs, dont celui des 200 lycéennes de Chibok en
avril 2014.
Une déstabilisation sous-régionale et une défiance
des autorités politiques
Avant de commencer par étendre ses tentacules
dans la sous-région africaine, Boko Haram a longtemps
profité d’une grande porosité des frontières,
de l’absence de contrôle territorial et de la corruption
qui gangrène l’armée nigériane. À la faveur de
tous ces facteurs, le groupe islamiste a pu aisément
faire main basse sur une importante part des
ressources du pays le plus peuplé d’Afrique, afin
de se financer de manière autonome. Par ailleurs,
suite à la guerre menée contre le dirigeant Mouammar
Kadhafi, le chaos instauré en Lybie a permis à
Boko Haram de s’équiper lourdement en armes et
munitions. Ainsi, cette situation permet de comprendre
comment l’insurrection islamiste arrive à
semer le trouble dans les espaces publics du Nigeria
qui, en 2013, est devenu la première puissance
économique d’Afrique.
D’autre part, Abubakar Shekau et les siens gardent
une grande capacité de nuisance, y compris en
dehors de leur territoire d’origine, comme nous le
prouvent les récents évènements. Au Tchad par
exemple, de puissantes explosions attribuées au
groupe islamiste se sont déjà produites. Au Cameroun,
autre pays d’Afrique centrale, le groupe
terroriste a déjà commis plusieurs attentats-suicides
et des explosions kamikazes. Au Niger, un des
plus vaste pays d’Afrique Occidentale, des groupes
d’hommes arborant des étendards à l’effigie de
Boko Haram s’en sont pris aux Chrétiens de la région
de Zinder, faisant des victimes sur leur passage
et brûlant toutes les églises de la localité.
Les actions du groupe Boko Haram n’épargnent pas
non plus les chefs d’États africains. C’est ainsi que
dans une vidéo postée sur YouTube en date du mardi
20 janvier, Abubakar Shekau menaçait ouvertement
les présidents du Cameroun, du Niger et du Tchad.
À l’adresse du chef d’État tchadien, Abubakar Shekau
déclarait : « Idriss Déby, le roi d’Afrique […] je te
défie de m’attaquer maintenant. Je suis prêt ». Au
sujet du Président Mahamadou Issoufou du Niger,
Abubakar Shekau s’exprime en disant : « Tu vas voir,
président du Niger, tu vas voir. Tu fais partie de ceux
qui sont allés compatir avec [François] Hollande, le
petit-fils de Charlie Hebdo ». De plus, Shekau accuse
le président camerounais, Paul Biya, d’avoir
peur car il demande de l’aide extérieure en raison
de la multiplication des raids meurtriers de Boko
Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun.
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Plus récemment, au mois d’août, Abubakar Shekau
a de nouveau fustigé le président tchadien Idriss
Déby, ce dernier affirmant que son groupe était
décapité. Se prononçant au sujet du président
tchadien, Shekau parle d’un « hypocrite » et d’un «
tyran ». Dans son discours, il qualifie le président
nigérian de « prétentieux » et de « menteur ». Dans
l’enregistrement audio diffusé sur les réseaux sociaux,
Shekau en profite pour railler Muhammadu
Buhari en ces termes : « Je parle de Buhari, qui a
pris les armes pour nous écraser en trois mois. Toi
Buhari, pourquoi n’as-tu pas plutôt dit en trois ans?
», s’amuse Shekau, qui rajoute : « Avec certitude,
nous te combattrons, par la grâce d’Allah, jusqu’à
ce que nous ayons instauré la loi d’Allah partout sur
terre. »
Lourdeur, incertitude et incapacité à riposter valablement
Le moins qu’on puisse dire est que la montée en
puissance des crimes transfrontaliers de Boko Haram
traduit un certain échec des gouvernements
africains à opposer une réponse digne de nom au
groupe terroriste. Cette affirmation revêt tout son
sens, car en dépit des dispositions prises à travers
l’usage de drones et de satellites espions pour protéger
les populations, la situation sécuritaire demeure
compliquée, aussi bien au Nigeria que dans
les pays limitrophes. Pour venir à bout de la secte
islamiste, le gouvernement du Cameroun a pourtant
mis sur pied une série de mesures allant de
l’interdiction du port de la burqa, jusqu’au recensement
des cartes SIM, en passant par les fouilles
systématiques des véhicules et des personnes à
l’entrée des villes et des bâtiments publics. Au Nigeria,
la Chine et Israël, en plus des États-Unis, du
Royaume-Uni et de la France, offrent désormais
leur aide aux autorités d’Abuja. Officiellement,
celles-ci accueillent toutes ces propositions à bras
ouverts.
D’autre part, depuis son entrée en fonction à la tête
du Nigeria, Muhammadu Buhari a eu entre autres à
procéder au transfert du commandement militaire
nigérian d’Abuja à Maiduguri, considérée comme
le berceau de l’insurrection islamiste. Toujours
pour contrer Boko Haram, une force d’intervention
conjointe de 8700 hommes - à laquelle doivent participer
le Cameroun, le Niger, le Nigeria, le Tchad et
le Bénin - doit être déployée prochainement.
Cependant, malgré le fait que cette action mérite
d’être saluée, il faudra du temps pour rendre
opérationnelle cette force militaire d’intervention
conjointe. Un autre élément important à prendre en
considération est la question du financement dans
la lutte contre Boko Haram. Cette question mérite
d’être judicieusement repensée car les actions menées
à l’encontre de Boko Haram ont une portée
limitée sur le terrain. Depuis 2009, les statistiques
révèlent que les combattants du groupe islamiste
ont fait plus de 15 000 morts. Les mêmes sources
font état d’un million et demi de personnes déplacées
en raison des actes d’une extrême gravité perpétrés
par ce dernier. Au mois de mars, le groupe
a prêté allégeance à l’État islamique, qui tisse sa
toile dans des régions où la politique n’offre aucune
perspective au règlement des conflits.
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Qémal Affagnon

Provenance
Université d'Abomey- Calavi

Fonction/Poste/Étude
Candidat au Doctorat en Communication