Comment les crises assurent désormais l’émergence et la pérennité d’une « superclasse mondiale » « Derrière chaque crise, se cache une opportunité [de gagner de l’argent] »

Comment les crises assurent désormais l’émergence et la pérennité d’une « superclasse mondiale »
Crise = danger + opportunité. BENCOLEFAX.COM
Il y a une perception assez répandue dans le public, et en particulier entre les membres de la communauté des affairistes, que le mot chinois pour crise est composé d’éléments qui signifient danger et opportunité. Cette « sagesse orientale », désormais importée autour du monde dans les assemblées d’actionnaires, les conseils d’administration et les speechs de motivateurs publics de tous bords, fait maintenant partie des lieux communs. Elle est censée refléter la combativité d’un secteur d’activité, les affaires et la finance qui pourtant, à la lumière des récentes crises, brille par son hypocrisie : par exemple, en causant, par leurs décisions irresponsables la crise financière de 2008, les traders et autres spéculateurs, autrement champions de la dérégulation des marchés financiers, n’ont eu aucun état d’âme à réclamer l’assistance de l’État, déclarant ostensiblement leurs compagnies « trop grandes pour faillir », et empochant par la même occasion des boni sans précèdent, étant données les circonstances. D’où l’intérêt de faire la lumière sur une des créations les plus controversées des théories économiques libérales, la mondialisation.

Dans sa fable Le loup et l’agneau, Jean de la Fontaine nous dit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. Nous l’allons montrer tout à l’heure ». On les savait déjà « logés à différente enseigne », en ce qui concerne, par exemple, l’accès aux chancelleries et autres centres de décision de ce monde. Comme dit l’adage, « on ne prête qu’aux riches ». Avec la mondialisation, on a vu émerger une catégorisation nouvelle des nantis, dont les caractéristiques restent certes largement tributaires des critères « classiques » de distinction utilisés par le passé, tels que l’origine sociale (noblesse, bourgeoisie) ou la concentration géographique, dans les régions du Nord et de l’Ouest du globe (il est vrai que la liste des millionnaires chinois ou russes bat en brèche la prétendue exclusivité de la richesse à ces régions) ; mais, aujourd’hui, à la lumière de la récente crise financière, un nouvel ordre de différenciation les met à part : l’irresponsabilité, face aux conséquences de leurs choix, l’habileté à planer, littéralement, au-dessus des règles et autres pesanteurs auxquelles est astreinte la plèbe, et une certaine solidarité, qui transcende même les barrières idéologiques, géographiques, linguistiques et autres, dans la défense de leurs privilèges communs. Cette dernière caractéristique est au coeur de notre commentaire.

Mythe 1 : Mondialisation des échanges et de l’investissement

Les champions de la mondialisation, aussi tôt que dans les années 1980, ont embouché les trompettes de la propagande pour proclamer un boom sans précèdent des échanges commerciaux à travers le monde, censé faire de la planète entière un immense, unique marché mondial, où toutes les parties échangeraient à chance égale, et où l’investissement atteindrait même les régions les plus enclavées, grâce à des outils nouveaux et révolutionnaires, tels que, par exemple, « la magie » de la toile Internet.

Réalité: Délocalisation, dérégulations, Bail-Out, Too Big To Fail. La bulle est venue, elle est passée, faisant de nouveaux riches dans quelques start-ups, mais sans pour autant changer grand-chose au quotidien de millions de pauvres à travers le monde. La réalité c’est que le transfert de technologie, un des catalyseurs du développement, n’a toujours pas pris racines au Sud. Qui plus est, le sujet est tombé en désuétude dans les medias ! Par contre, la délocalisation continue d’animer les débats, opposant les travailleurs des pays du Nord à leurs confrères des pays pauvres, qui acceptent de faire le même travail pour, littéralement, dix fois moins, en termes de salaires et avantages sociaux.

Mythe 2: Désintégration des frontières et des barrières douanières

Avec la mondialisation viendrait la fin des frontières telles que nous les connaissions, et le flux harmonieux des personnes, des biens et des services. Telles étaient, en quelques mots, les promesses de la globalisation : les limites territoriales vont de plus en plus devenir inopérantes, avant de progressivement disparaitre, purement et simplement. Réalité : Protectionnisme et « crise manufacturée » de l’immigration au Nord. La crise de 2008 a certes réaffirmé l’inter-connectivité des marchés, elle a surtout mis en exergue le double standard appliqué par les institutions financières internationales : entre d’une part la faillite de l’Islande ou de la Grèce et les appels répétés à l’aide de Haïti d’autre part, les réponses, simplement, diffèrent. Dans le même temps, les pays du Sud continuent d’appeler de tous leurs vœux les investissements de capitaux étrangers. Certes, la corruption et l’instabilité politique qui les caractérisent jouent un rôle contraire à ces aspirations, mais surtout, certains pays du Nord ont fait le choix du protectionnisme, alors que le discours sur l’immigration y a pris le ton et les allures de la xénophobie, comme on l’a vu récemment aux États-Unis.

Mythe 3 : Melting-pot culturel et émergence du citoyen du monde

A entendre ses défenseurs les plus ardents, la mondialisation inaugurait l’avènement d’un « nouvel humanisme ». Le Canadien Robert Macluhan a popularisé l’expression « village planétaire », pour caractériser cette mondialisation, supposément un brassage culturel sans précèdent, au moyen des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Réalité : Show me your papers! Et la montée des extrémismes identitaires. Ceux qui s’apprêtaient à entonner Kumbayah!, à l’annonce de l’avènement de la mondialisation déchanteront pourtant très vite : entre la crise financière créée de main d’homme en 2008 et la crise humanitaire causée par le tremblement de terre à Haïti en 2010, les priorités des donateurs sont claires. L’effort de solidarité internationale reste, largement, un discours sinon creux, du moins ciblé. D’autre part, pour réellement profiter des avantages de la globalisation culturelle, il faut en avoir les moyens ! Seuls les riches peuvent en effet se permettre de voyager à travers le monde, sans être importunés au sujet de leurs documents d’immigration ou même des limites de leurs connaissances, culturelles et linguistiques.

Mythe 4 : Mondialisation de la démocratie et de la bonne gouvernance

Après la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989, la libération de Nelson H. Mandela le 11 février 1990 et après que le « Vent d’Est » de Glasnost et de Perestroïka ait abouti en 1991 à la mort de l’URSS, le leitmotiv à la mode est : « All politics is global ». En effet, les promoteurs de la mondialisation se font aussi les avocats de la démocratie et la bonne gouvernance. Réalité : Démocratie de façade, justice à deux vitesses et stigmatisation de l’opposition. Vingt ans plus tard, la realpolitik ne s’est jamais aussi bien portée. Pour preuve : les appels à la raison de petits actionnaires dans les conseils d’administration des entreprises embarquées dans ce qui apparaît aujourd’hui comme le plus grand système pyramidal de l’histoire de la finance mondiale, la crise immobilière américaine de 2008, sont restés, eh bien, des voix de petits actionnaires. De plus, dès leur création, l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et la Cour Pénale Internationale (CPI) se sont révélés une justice internationale pas si aveugle que ça : le traitement préférentiel réservé aux États-Unis a depuis été décrié comme un problème majeur pour l’exercice d’un système légal commun à tous, sans exclusive. Enfin, dans les grands forums internationaux, les opposants à la mondialisation (mouvements antimondialisation) et les protagonistes d’une mondialisation « plus juste et plus humaine » (altermondialisation)sont régulièrement vilipendés et dédaigneusement qualifiés de hippies, de hoodlums ou de hooligans.

Mythe 5 : Mondialisation de l’information et de la communication

La révolution technologique de ces dernières décennies a démocratisé le secteur de l’information et la communication de manière radicale. Les sources traditionnelles de l’information, telles la presse, la radio et la télévision, sont désormais talonnées dans leur monopole par les media sociaux : Youtube, Facebook, MySpace et autres. Réalité : Cooptation des sources de l’information, contrôle éditorial et financier des medias. Si ce verni d’égalitarisme a un pouvoir d’attrait significatif, encourageant partout le phénomène quasi-nouveau de journalisme citoyen, il n’en cache pas moins une autre réalité qui, elle, a très peu changé : le contrôle de l’information, de ce qui est « newsworthy » reste aux mains des conglomérats financiers et des lignes éditoriales des magnats de la presse, comme on l’a vu avec la couverture de la crise financière de 2008. En définitive, à l’ère de la mondialisation et à la lumière de la crise de 2008, les choses semblent être allées de mal en pis pour les pauvres ; pour les riches, eh bien, c’est business as usual, ou presque. La fin justifie les moyens ? La raison du plus riche est toujours la meilleure. CQFD, ce qu’il fallait démontrer !

Thierry Onga

Provenance
Université Laval

Thierry Onga

Fonction/Poste/Étude
Candidat au doctorat en études internationales