Coopération linguistique francophone et préservation de la diversité linguistique

Coopération linguistique francophone et préservation de la diversité linguistique
Les « francophones de tous les milieux ont pu discuter d'enjeux communs » lors du Forum mondial de la langue française. Abdou Diouf lors de l'ouverture du premier Forum mondial de la langue française à Québec (Canada), en juillet 2012. Source : www.infoculture.
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En cette ère de mondialisation économique et culturelle accélérée, l'avenir des langues est une question brûlante d'actualité. Selon l'Atlas des langues en danger de l'UNESCO, 50% des langues existantes sont en voie de disparaître et 90% d'entre elles ne se rendront pas à 2100 si rien n'est fait ! La vitalité linguistique concerne toutes les langues, qu'elles soient universelles, locales ou régionales. Dans ce contexte, il semble pertinent d'examiner l'action de la Francophonie tant en faveur du français que du multilinguisme et de la préservation des langues.

Qu'est-ce que la coopération linguistique?

La coopération linguistique consiste en la mise en oeuvre, par deux ou plusieurs parties, étatiques ou non, d'efforts conjoints pour renforcer l'utilisation
ou la situation d'une langue dans un espace, un État ou une région par divers moyens et politiques. Ces efforts relèvent de l'aménagement linguistique.
Celui-ci est habituellement conçu comme étant le fait d'un État, mais n'est pas toujours exclusivement étatique ou endogène. Comme pour les autres types de coopération, la question se pose de savoir si la coopération linguistique est désintéressée ou représente un exercice d'influence. La réalité est moins tranchée : l'influence n'est jamais univoque, peut être involontaire  et il est possible d'en avoir tout en collaborant à un objectif partagé.

En 2008, Françoise Massart-Piérard évoquait le développement des grandes aires linguistiques (Anglophonie, Arabophonie, Francophonie, Germanophonie, Hispanophonie, Lusophonie, Russophonie, Sinophonie et Turcophonie) et le défi pour elles d'assurer une mondialisation multilingue dans la Revue internationale de politique comparée. L'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), elle, tente de mettre en oeuvre une stratégie gagnant-gagnant: renforcer simultanément identité francophone, français et langues nationales. Pour son secrétaire général, Abdou Diouf, la vitalité des langues n'est pas un jeu à somme nulle.

Politique linguistique de la Francophonie

Raymond Renard, titulaire de la Chaire UNESCO en aménagement linguistique à l'Université de Mons-Hainaut (Belgique), a distingué trois temps dans l'évolution de la politique linguistique  de l'OIF lors du Congrès mondial sur les politiques linguistiques de 2002. Dans un premier temps, les années 1975 à 1990 ont vu des efforts balbutiants de revalorisation des langues nationales et la publication de dictionnaires pour diverses langues africaines. Des projets ont également été menés par l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, ancêtre de l'OIF) et le Québec pour arrimer enseignement en français et en langues nationales. En 1989, le Plan d'aménagement linguistique de l'espace francophone du Sud est adopté à Dakar (Sénégal). Celui- ci prévoit l'atteinte d'un « plurilinguisme équilibré », à savoir un paysage linguistique où aucune langue n'écrase les autres pour combattre « l'uniformisation culturelle » consécutive au contexte postcolonial de construction nationale où dominait le français, et à la mondialisation des circuits de distribution culturelle. Malgré cet énoncé de politique linguistique inclusif, pour monsieur Renard, 1990 est une décennie perdue : une logique unilingue a mené à la marginalisation contre-productive des langues nationales. 

Au tournant du millénaire, RaymondRenard affirme que l'OIF a compris quele français progressera avec les langues nationales ou reculera durablement. Le Sommet de Hanoï (Vietnam) en 1997, avec l'adoption de la Charte de la Francophonie, marque le passage de l'ACCT à l'OIF. L'organisation gagne en cohérence et en visibilité avec la désignation d'un secrétaire général et peut se doter d'une politique propre. En 1998, la Charte de Hué appelle à un aménagement linguistique multilingue par la mise en place de politiques de renforcement du français et des langues nationales. Les années suivantes verront l'émergence de projets de coopération universitaire. L'OIF concentrera ses efforts dans les pays de langue officielle française et pour le soutien aux langues partenaires transnationales. Cette évolution dans l'inflexion de la politique linguistique de l'OIF est en phase avec ce que Thomas Ricento a défini comme le passage d'un paradigme de néo-colonisation linguistique post-décolonisation a un nouvel ordre mondial où la langue est de plus en plus considérée comme un droit humain dans un article du Journal of Sociolinguistics publié en 2000. 

Depuis peu, la Francophonie a oeuvré à l'internationalisation du lexique francophone avec la publication du Dictionnaire universel francophone et la mise en ligne de la Banque de dépannage linguistique panfrancophone par l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Au-delà de ses membres, l'OIF oeuvre à l'émergence d'une communauté des locuteurs francophones. Dans cette perspective, elle a créé la chaîne de télévision internationale francophone TV5-Monde en 1984 et organisé un premier Forum mondial de lalangue française (FMLF) à Québec en 2012, où francophones de tous les milieux ont pu discuter d'enjeux communs. L'OIF insiste également sur le caractère choisi du français pour ses locuteurs et sur leur multilinguisme.

Efforts au niveau national

En éducation, l'Initiative pour la formation à distance des maîtres, vise le renforcement des compétences en enseignement du et en français. L'OIF, avec l'AUF, cherche également, par le programme École et langues nationales en Afrique, à assurer réussite de la scolarisation en français et valorisation des langues nationales. Pour cela, elle oeuvre au renforcement des expertises nationales en enseignement en contexte multilingue où le français est une langue seconde. Sa coopération avec le Québec, la France et la Communauté Wallonie-Bruxelles lui permet également de renforcer l'enseignement francophone (filières bilingues, formation des maîtres) au Cambodge, au Laos et au Vietnam. L'OIF, cherchant à favoriser l'accès à la culture, finance depuis 20 ans un réseau de Centres de lecture et d'animation culturelle ainsi que divers médias nationaux et a, depuis 2009, mis sur pied un réseau de neuf Maisonsdes savoirs.Finalement, elle a créé, en 2010, les Pactes linguistiques. Signés à la demande d'un État membre, ceux-ci détaillent un plan d'action et de suivi pour la promotion du français et prennent la forme d'une démarche à «  responsabilité partagée ». L'Arménie, le Liban, les Seychelles et Sainte-Lucie sont les premiers signataires d'un tel pacte.  

Actions dans la sphère internationale

Depuis le tournant du millénaire, l'OIF insiste sur le plurilinguisme et la diversité linguistique comme fondements d’un monde multipolaire. Elle a donc multiplié les rapprochements avec d'autres regroupements linguistiques dont l'Hispanophonie, la Lusophonie et le Commonwealth (Anglophonie). Dans les organisations régionales et  internationales, l'OIF  a conclu des partenariats pour faire respecter le multilinguisme.  Elle contribue également, par le biais d'un vaste programme de formation au et en français, à faire de  nombreux fonctionnaires nationaux, régionaux  et internationaux des  francophones. Toujours dans une optique d'enrichissement et  de dialogue des cultures, elle finance  avec l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences, un prix de traduction françaisarabe  et arabe-français. Afin d'assurer le plurilinguisme et la  protection des cultures minoritaires, l'OIF, à l'instigation du Québec et de la France qui ont inspiré le projet, a milité  en faveur de l'adoption de la Convention  pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l'UNESCO et grandement  contribué à sa ratification. Plus  encore, la mobilité dans l'espace francophone, l'affirmation francophone dans le multilinguisme, la  coopération éducative, culturelle et linguistique de concert  avec les langues partenaires figurent parmi les priorités identifiées au premier FMLF. 

L'avenir de la coopération linguistique francophone

La coopération linguistique est relativement peu étudiée en science politique et en relations internationales.  Toutefois, les travaux de Françoise Massart-Piérard et d'autres chercheurs révèlent un intérêt croissant pour les aspects géopolitiques des regroupements linguistiques. Fernand de Varennes notait le rôle croissant du droit international en matière d'aménagement linguistique dans un article paru dans la Revue Télescope d'automne 2010. La Francophonie, active en matière de coopération linguistique depuis quelques décennies, a compris très tôt que les États n'avaient pas le monopole de l'aménagement linguistique. Ses actions confirment également son souci de contribuer à la protection de la diversité linguistique. Il s'agit d'un enjeu crucial
pour son avenir : selon les projections  de l'Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone, 85% des 715 millions de francophones seront en Afrique en 2050 si la scolarisation universelle, le partenariat français- langues partenaires et la coopération linguistique y réussissent. 

Vincent Fradette

Provenance
Université Laval

Vincent  Fradette

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en science politique