Côte d’Ivoire Les enfants de Félix peuvent-ils espérer un retour à la normalité ?

Côte d’Ivoire
La ville d’Abidjan, 50 ans après la décolonisation. COMMONS.WIKIMEDIA.ORG
Situé le long du Golfe de Guinée, cette ancienne colonie française, qui accède à l’indépendance le 7 août 1960, a été pendant longtemps un des pays les plus stables de la sous-région. Félix Houphouët- Boigny, fondateur du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) – parti unique jusqu’en 1990 – est élu président le 27 novembre 1960. Il tient son pays d’une main de fer pendant plus de 30 ans et parvient à faire de ce dernier la « vitrine de l’Afrique de l’Ouest ». « Aucun pays de la région n’a connu pareil développement économique », « c’est l’État le plus avancé de l’Afrique francophone », se plaisent à dire certains spécialistes de l’Afrique, dans les années 1960 et 1970. Toutefois, cela fait près de deux décennies que la Côte d’Ivoire souffre de plusieurs maux : crise économique, crise sociopolitique et identitaire, atteinte à la sûreté de l’État, tensions diplomatiques, corruption, délestage électrique… Le « miracle ivoirien » s’est effondré en quelques années et depuis, les Ivoiriens sont toujours en quête d’un nouveau miracle.

Les premières années postcoloniales  

Dès l’accession à l’indépendance de  son pays, le président Félix Houphouët-  Boigny opte pour une coopération avec  la France. À cette époque, deux conceptions  différentes de l’Afrique s’affrontent  : d’une part les « progressistes » du  groupe de Casablanca, qui souhaitent  à la fois une indépendance totale des  pays africains ainsi qu’un fort panafricanisme  et, d’autre part, les « modérés »  du groupe de Monrovia dont faisait  partie Félix Houphouët-Boigny, qui aspirent  également à une indépendance de  l’Afrique, sans toutefois désirer se détacher  des anciennes puissances coloniales.  De plus, ne voulant pas faire de  son pays la « vache à lait » d’autres États  africains, le président ivoirien préconise  une union plus souple pour le continent.  C’est donc dans cet état d’esprit que cette  république, nouvellement indépendante,  entame ses premières années postcoloniales  : « une Afrique des patries coopérant  avec son ancien colonisateur ».  En à peine 20 ans, les résultats affichés  par la Côte d’Ivoire sont impressionnants  : le taux de croissance annuel  moyen du Produit Intérieur Brut est  d’environ 7 % entre 1960 et 1980, indique  la Banque Mondiale. Contrairement à  certains pays voisins, la Côte d’Ivoire  est considérée comme autosuffisante en  produits vivriers. Le pays parvient dans  le même temps à accroître sa production  agricole, ce qui lui permet d’exporter  davantage. Le développement économique  de la Côte d’Ivoire repose donc sur  ses matières premières. Cette expansion  de l’économie ivoirienne n’est pas seulement  due à la forte croissance de la production  agricole, les cours favorables des  matières premières, notamment ceux  du café et du cacao (principaux produits  d’exportation en Côte d’Ivoire) ont fortement  contribué à cet essor. Les recettes  engendrées par les exportations de café  et de cacao ont permis à la Côte d’Ivoire  de développer ses infrastructures de  transport (réseaux routier et ferroviaire,  port et aéroports), infrastructures indispensables  à sa croissance. Selon Woods,  le développement économique de la Côte  d’Ivoire n’est pas uniquement conjoncturel  sous l’ère Houphouët-Boigny, il  est aussi structurel. Les dépenses dans  le domaine de l’éducation et de la santé  sont très importantes, 40 % du budget  de l’État est alloué au secteur de l’éducation  et de nombreux hôpitaux et dispensaires  de village sont mis à la disposition  des populations.  Au-delà de sa situation socioéconomique  enviable qui encourage la venue  d’une main-d’oeuvre bon marché en  provenance des pays frontaliers, la Côte  d’Ivoire jouit d’une stabilité politique  qui favorise les investissements étrangers,  principalement français. Cet état  de fait conduit un bon nombre d’observateurs  à parler de « miracle ivoirien ».  Toutefois, il convient de nuancer les 30  années de stabilité politique en Côte  d’Ivoire, dans la mesure où le parti  unique monopolise l’activité politique,  où les manifestations de tout ordre sont  réprimandées et où les opposants au  régime sont emprisonnés.  

La fin du miracle  

Au début des années 1980, la chute  du cours du cacao vient freiner la forte  expansion économique du pays et à cela  s’ajoute des difficultés pour le remboursement  de la dette intérieure et extérieure.  Les conséquences sociales de  cette crise économique sont frappantes,  d’autant plus que le « miracle ivoirien »  n’a pas profité à la majeure partie de la  population. C’est dans ce climat morose  que le multipartisme voit le jour dix ans  plus tard, à la suite de pressions internes  qui se traduisent par de nombreuses  manifestations à travers le pays; la communauté  internationale joue également  un rôle non négligeable dans l’instauration  du multipartisme en Côte d’Ivoire.  

En dépit de toutes les protestations  à l’encontre de son régime, Houphouët  est réélu à la présidence de son pays en  octobre 1990, face à Laurent Gbagbo,  leader du principal parti d’opposition, le  Front populaire Ivoirien (FPI). Houphouët  décède trois ans plus tard, après avoir  passé 33 ans au pouvoir. Pour certains  observateurs, ce dernier n’a pas réellement  préparé sa succession. À la mort du  « père de la nation », les potentiels « héritiers  » que sont le premier ministre Alassane  Dramane Ouattara (ADO) et le président  de l’Assemblée nationale, Bédié,  se disputent le pouvoir. Toujours est-il  que le président de l’Assemblée nationale,  Bédié, assure l’intérim, selon les  dispositions prévues par la constitution  ivoirienne. Bédié est élu sous l’étiquette  du PDCI lors des élections présidentielles  de 1995, boycottées par les partis politiques  de Gbagbo et d’ADO, le Rassemblement  des Républicains (RDR), parti né  d’une scission du PDCI. C’est donc dans  un climat de tension que Bédié accède  à la magistrature suprême. De surcroît,  ce dernier détourne le concept d’ivoirité  – censé permettre d’unir les différentes  ethnies présentes en Côte d’Ivoire – à des  fins politiques. Ce concept, également  utilisé par d’autres politiciens, conduit  à écarter ADO de l’échiquier politique  ivoirien, ce dernier ne pouvant pas se  présenter aux élections présidentielles  étant donné le caractère « douteux » de  sa nationalité. L’ivoirité n’est pas seulement  synonyme d’exclusion sur la scène  politique, elle a aussi de profondes répercussions  sur les étrangers qui vivent  dans ce pays. Les affrontements entre  autochtones et étrangers ne sont pas  rares, notamment envers les populations  d’origine Burkinabès.  

Le coup d’État du 24 décembre 1999,  accueilli favorablement par l’opinion  publique, contraint Bédié à l’exil. Le  Général Robert Guéi, « père » de ce coup  de force, décide de briguer la magistrature  suprême l’année suivante. Il effectue  plusieurs manipulations dans le but  d’écarter certains candidats dont ADO.  À la surprise générale, ces élections sont  remportées par Laurent Gbagbo.  Le président actuel de la Côte d’Ivoire,  Gbagbo, organise un forum de réconciliation  nationale afin d’atténuer les  tensions sociopolitiques. À l’issue de ce  forum, des portefeuilles ministériels  sont attribués aux principaux partis  politiques du pays, et un certificat de  nationalité ivoirienne est attribué à  ADO. Malgré cette volonté d’ouverture,  le pays est à nouveau frappé par une  tentative de coup d’État le 19 septembre  2002 qui aboutit à la partition du pays  entre le Nord et le Sud.  À la suite de nombreux accords signés  entre les différents acteurs de la crise  ivoirienne, et ce, sous l’égide de la  communauté internationale, notamment  des pays de la sous-région, la  Côte d’Ivoire tente de renouer avec la  stabilité. Des avancées, certes timides  mais notables, peuvent être soulignées;  cependant on ne pourrait envisager une  sortie de crise sans la tenue d’élections  libres et transparentes sans cesse reportées  depuis cinq ans.  

Un retour à la normalité ?  Quand bien même les élections tant  attendues auraient lieu, les Ivoiriens  demeurent confrontés aux impacts de  la crise. Celle-ci a accentué des maux  déjà présents tels que la corruption, « les  crispations identitaires », et les carences  des politiques sociales, notamment au  niveau de l’éducation et de la santé…  

Hervé Bastrat

Provenance
Université Laval, Québec

Hervé Bastrat

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en études internationales