Crise postélectorale en Côte d’Ivoire Un pays dans l’impasse

Crise postélectorale en Côte d’Ivoire
HCR/F.LEJEUNE-KABA
La révolte gronde en Tunisie et en Égypte. Mais c’est bien la crise postélectorale ivoirienne qui a été au coeur du dernier sommet de l’Union africaine, qui s’est tenu du 27 au 31 janvier 2011. La Côte d’Ivoire est depuis maintenant deux mois, le seul pays au monde à avoir deux gouvernements. Cette situation fait suite au second tour de l’élection présidentielle où s’affrontaient Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Ce scrutin devait mettre fin à une crise politique qui dure depuis plus d’une décennie. Mais il a finalement débouché sur un nouvel affrontement, qui ne semble trouver aucune issue. Pour le peuple ivoirien, l’espoir de voir le pays repartir de l’avant a fait place à la crainte d’une nouvelle guerre civile.

Jeudi 2 décembre 2010. Quatre jours après le second tour de l’élection présidentielle ivoirienne, les résultats se font toujours attendre. La tension s’accroît dans le pays. À Abidjan, plusieurs échauffourées ont déjà eu lieu. La Commission électorale indépendante rend public les résultats provisoires dans l’après-midi. Alassane Ouattara est déclaré vainqueur avec 54,1 %, contre 45,9 % pour le président sortant, Laurent Gbagbo. Un résultat aussitôt reconnu par l’ONU, l’Union européenne, l’Union africaine ou encore Guillaume Soro, ancien premier ministre de Laurent Gbagbo qui était chargé de l’organisation de ces élections. Mais le lendemain, le président du Conseil constitutionnel, Paul Yao N’ Dré, donne vainqueur Laurent Gbagbo. Un bouleversement qui fait suite à l’annulation par le conseil constitutionnel des résultats de sept départements du nord du pays. Décision prise après que Laurent Gbagbo ait déposé une plainte en raison « d’irrégularités graves et nombreuses ». Malgré les pressions de la communauté internationale, celui-ci refuse de quitter le Palais présidentiel. 

Persuadé l’un comme l’autre d’avoir remporté ces élections, chacun a prêté serment et formé son propre gouvernement. Désormais, la Côte d’Ivoire a à sa tête, deux présidents. Une situation qui fait craindre à tous le retour de la guerre civile qui a déjà ravagé le pays entre 2002 et 2005. En témoignent les déclarations faites le 5 décembre par M. Youn-je in Choi, représentant spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire, qui dénonce une situation « extrêmement grave » et espère pouvoir « éviter les violences » afin de « trouver une solution pacifique et ne pas revenir à la guerre ». Cela fait donc deux mois que le bras de fer entre les deux camps a débuté. Évitant l’affrontement direct, les deux « présidents » de la Côte d’Ivoire se livrent pour le moment un duel à distance. Alassane Ouattara, fort du soutien quasi unanime de la communauté internationale, essaie de forcer le départ de Laurent Gbagbo. Pour cela, il déclare, par l’intermédiaire de son porte-parole Patrick Achi, « qu’il y a trois leviers pour résoudre la crise : l’économie, la diplomatie et l’armée ». Il privilégie tout d’abord la piste de l’asphyxie financière. Le 24 décembre, avec l’aide de la Banque mondiale - qui a gelé les financements de la Côte d’Ivoire – Ouattara est reconnu comme « président légitimement élu » par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et par la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Par cette décision, Laurent Gbagbo se voit officiellement retirer l’accès aux fonds détenus par cette dernière. À plusieurs reprises, le camp Ouattara a également encouragé la grève générale dans tout le pays, sans réel résultat. Enfin, la dernière mesure économique prise à ce jour, concerne les exportations de cacao et de café. Représentant près de 40% des recettes d’exportations du pays, elles ont été interdites par le camp Ouattara pour une durée d’un mois. 

Sur le plan diplomatique, Alassane Ouattara a tenté de pousser le camp Gbagbo vers la sortie. Pour ce faire, il a d’abord remplacé les principaux ambassadeurs qui avaient été mis en place par Laurent Gbagbo. Ainsi, l’ONU, le Canada ou encore la France ont reconnu les ambassadeurs nommés par le président Ouattara. Laurent Gbagbo et son entourage ont également été la cible de sanctions prises par l’Union européenne et les États-Unis. Plus récemment, Guillaume Soro, premier ministre d’Alassane Ouattara, a effectué une tournée dans plusieurs États africains. Une tournée qui devait lui assurer un large soutien sur l’ensemble du continent africain. 

Si au départ Alassane Ouattara tentait de résoudre la crise de manière pacifique, il réclame désormais une intervention militaire afin de déloger Laurent Gbagbo. Youssouf Bamba, nouvel ambassadeur de la Côte d’Ivoire à l’ONU, a ainsi récemment déclaré « qu’il s’agit de faire une opération ciblée par les forces spéciales. L’usage de la force constitue un ultime recours quand les autres mesures ont été inopérantes ». Cette option militaire a été reprise avec force par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). En chef de ligne de ce soutien, le président du Nigeria, Goodluck Jonathan. Ce dernier a en effet demandé au Conseil de sécurité de l’ONU, le 24 janvier, de voter une résolution « validant l’usage de la force, mais en dernier recours ». Toutes ces mesures n’ont cependant eu qu’un effet limité sur le gouvernement de Laurent Gbagbo. Ainsi, il a pu continuer à faire fonctionner l’État ivoirien sans trop de soucis. Que ce soit la capitale économique du pays, Abidjan, ou encore le port de San Pedro, point stratégique de l’économie ivoirienne, Laurent Gbagbo contrôle toujours les endroits clés du territoire ivoirien. Sans oublier qu’il peut encore s’appuyer sur les forces de défense et de sécurité (FDS) qui lui sont restées fidèles. Enfin, face aux diverses tentatives de médiations menées par différents hommes politiques africains lui demandant de céder le pouvoir pacifiquement tant qu’il le peut, Laurent Gbagbo reste insensible. Un comportement qui s’explique du fait qu’il bénéficie toujours d’un soutien de la part de plusieurs personnalités influentes. Parmi eux, Philippe-Henri Dacoury-Tabley, qui est l’ancien gouverneur de la BCEAO, ou encore les avocats français Marcel Ceccaldi, Roland Dumas ou Jacques Vergès. 

En ce qui concerne la menace d’une intervention militaire de la CEDEAO, il semble ne pas y croire et plusieurs signes tendent à lui donner raison. Cette hypothèse est loin de faire l’unanimité à l’ONU. La Russie et la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, se montrent très timides dans la condamnation de Laurent Gbagbo, depuis le début de la crise ivoirienne. Au sein même de la CEDEAO, les avis divergent. Le président ghanéen, John Atta- Mills, a ainsi déclaré croire davantage « à la diplomatie qu’à une intervention militaire ». Mettant fin à toutes ces rumeurs, le Conseil Paix et sécurité (CPS) a officiellement rejeté l’intervention militaire dans l’immédiat, en marge du sommet de l’Union africaine. D’autre part, l’isolement diplomatique autour du camp Gbagbo commence à se fissurer. Sur le continent africain, l’Afrique du Sud se montre de plus en plus mesurée dans ses déclarations. Le président Jacob Zuma demande même une nouvelle approche dans la gestion de la crise ivoirienne, incluant un possible recomptage des voix. Cette possibilité a cependant été refusée par le CPS. Le fait que l’option militaire semble avoir été pour l’instant écartée au profit de la voie de la négociation diplomatique est la seule lueur d’espoir pour la Côte d’Ivoire. 

La principale victime du conflit larvé que se livrent Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, n’est autre que le peuple ivoirien. Et si Laurent Gbagbo semble être pour l’instant épargné par les mesures économiques coercitives, la population pourrait être touchée de plein fouet par un ralentissement de l’économie ivoirienne. Avec l’élection présidentielle, les Ivoiriens espéraient sortir de dix années de crise, mais celle-ci fait à nouveau planer l’ombre de la guerre civile sur le pays. Plusieurs affrontements ont déjà eu lieu depuis le début de l’imbroglio politique. Selon le dernier bilan de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, les violences postélectorales auraient déjà fait près de 250 morts et une cinquantaine de disparus parmi la population ivoirienne. À plusieurs reprises, l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) a été empêchée d’enquêter sur la présence éventuelle de charniers. L’ONU parle de violations massives des droits de l’homme. Face à la peur croissante qui s’empare de la population ivoirienne, nombreux sont ceux qui choisissent la fuite. Ainsi, selon le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), le nombre d’Ivoiriens ayant rejoint le Liberia voisin, s’élève aujourd’hui à 31 000 et pourrait atteindre les 100 000 réfugiés si le rythme actuel se maintient. 

La situation est telle qu’après une mission de deux jours dans l’ouest de la Côte d’Ivoire avec l’équipe humanitaire de l’ONU, Ndolamb Ngokwey, coordinateur humanitaire des Nations Unies a déclaré que « tout le monde s’accorde pour dire que la population ne doit pas devenir l’otage des problèmes politiques de la Côte d’Ivoire. » Et de conclure : « Nous devons gérer cette crise efficacement, de façon à ce qu’elle ne se transforme pas en catastrophe ». 

Yoann Le Strat

Provenance
Université Laval

Yoann Le Strat

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en études internationales