Crise sociale à l’Est du Rio Grande

En juillet se tiendront les prochaines élections fédérales en terre mexicaine. Le président Felipe Calderón tire sa révérence après les six années passées à la tête de l’état que lui autorise la constitution et laisse derrière lui un état dévasté par la guerre contre les narcotrafiquants. Les dommages collatéraux depuis le début des opérations en 2006 s’élèvent à plus de 47 500 morts selon l’agence France-Presse.

8 mai 2011, Ciudad de México, Mexique. 85 000 manifestants répondent à l’appel du poète mexicain Javier Sicilia, dont le fils a été l’une des victimes innocentes du conflit qui oppose les forces de l’ordre aux narcos trafiquants du Mexique, et manifestent dans les rues contre la terreur qu’ils font régner dans son pays. Cependant, ces derniers ne semblent pas être les seuls responsables de ce fléau.

Felipe Calderón réitérait quelques jours plus tôt dans un discours sa conviction d’obtenir la victoire contre les cartels : « parce que nous avons la raison, parce que nous avons la loi et parce que nous avons la force, nous gagnerons ». Pourtant, la collaboration entre certains politiques et militaires bien en vue avec les narcos, il devient dès lors quasi impossible d’enrayer le fléau.

Y a-t-il des élites corrompues au mexique ?

Vincente Fox, dans Revolution of Hope, sa plus récente publication, résume en une phrase la tragique réalité de la corruption au Mexique : « généralement, les présidents ne se retirent pas en campagne pour écrire leurs mémoires. Plusieurs fuient à l’étranger pour échapper à l’extradition ». Le Mexique connaît en effet un niveau élevé de corruption qui implique les narcotrafiquants, les entrepreneurs privés, une partie de la police, de l’armée et de la classe politique. Il nous suffit de citer quelques exemples. En 1995, le général Guitérrez Rebolla, devenu célèbre après avoir contribué à l’arrestation de hauts dirigeants du cartel de Sinaloa, sera promu directeur de l’Institut national pour le combat des drogues puis sera arrêté deux ans plus tard après que ses liens avec le cartel de Juarez aient été révélés.

En 1999, Bill Clinton a rencontré Ernesto Zedillo, alors président mexicain, dans le but de mettre sur pied le plan Mérida visant à coordonner les activités des deux pays dans la lutte contre les cartels de drogue. Ironie du sort, le propriétaire du ranch où a eu lieu la rencontre, Roberto Hernandez Ramirez, était alors un magnat du trafic de la cocaïne au Mexique. Anabel Hernandez, journaliste mexicaine connue pour son combat contre la corrup-tion au Mexique, mentionnait dans son œuvre-choc Los señores del narco publiée en 2012, que tous les présidents mexicains avaient été appuyés par un cartel, en faisant référence ici au président Felipe Calderón.

Il est facile de comprendre la méfiance grandissante du peuple mexicain vis-à-vis son gouvernement. En théorie, l’État est souverain son territoire, mais qu’advient- il si ce dernier est remplacé à l’interne par d’autres acteurs qui ne jouissent pas de la légitimité que lui confère le vote populaire ?

Les organisations criminelles recrutent au sein des institutions pour combler leurs rangs et pour consolider leur influence sur l’État. Un ancien tueur à gages, dans son autobiographie, el Sicario, aborde ce sujet en attirant l’attention sur cette dualité entre gouvernement et crime organisé. De plus, le salaire fourni à un employé de la fonction publique est de 150 $ pesos par mois tandis que le salaire offert par les cartels s’élève à 1000 $. Les cartels ne prennent pas seulement en charge la sécurité publique des citoyens, mais investissent d’autres sphères tout aussi importantes telles que l’économie mexicaine.

Le Michoacán, État côtier du Pacifique, possède l’un des ports les plus importants du pays : Lázaro Cárdenas. Lieu de prédilection pour la circulation des stupéfiants, l’État a aussi servi de résidence du cartel disparu de La Familia. Dans certaines régions limitrophes à Morelia, la capitale de l’État, plusieurs communautés urbaines et villageoises se sont opposées vigoureu- sement à l’arrestation du chef de clan, car la disparition de ce groupe constituait une menace à l’économie locale.

Le cas de la communauté d’Apatzingán est foudroyant. Apatzingán de la Constitución, ville de 100 000 habitants qui a vu naître la Constitution de la République mexicaine, abrita à l’été 2011 une manifestation en faveur du maintien de ce groupe criminel, et qui plus est, du maintien de la loi d’Omerta. La Familia était une source de revenues pour la communauté du fait qu’elle sollicitait le secteur tertiaire, les employées agricoles, le nettoyage, les achats de produits locaux d’artisanat, etc. Elle investissait enfin dans les écoles et dans l’électrification des campagnes, etc.

Cette image salvatrice des narcos s’accompagne du rêve américain que partagent plusieurs habitants des régions frontalières. Selon le recensement américain de 2010, 31,8 millions d’Américains sont d’origine ou de descendances mexicaines. Cette population a été exposée au luxe et à la technologie de leur riche voisin. Seulement, l’État peine à offrir des conditions de vie descente à ses citoyens puisque, selon les données de la Banque Mondiale de 2008, 47,7 % de la population mexicaine vit sous le seuil de la pauvreté. La voix du crime organisée semble la dernière option pour plusieurs Mexicains qui aspirent à un futur meilleur.

L’état en disgrâce

L’accès au rêve américain passe inévitablement par l’une des villes qui bordent la frontière des États-Unis. Parmi elles se trouve Ciudad Juárez, capitale de l’État du Chihuahua et 6e plus grande ville du pays. Selon un rapport du département d’État américain datant de janvier 2009, 1800 homicides y ont été commis depuis janvier 2008, faisant de Ciudad Juárez la ville la plus dangereuse du pays.

Lieu d’affrontement entre les cartels rivaux du Sinaloa et du Chihuahua, véritables maîtres du jeu dans le trafic de la drogue, les effets collatéraux y sont nombreux et désastreux : balles perdues, barrages routiers, raids nocturnes, assassinats, banditisme, etc. La loi y est systématiquement violée. S’aventurer au soleil couchant est un dernier recours. La police gouvernementale qui y est stationnée enregistre le plus haut taux de désertion du pays.

Un jeune avocat, Netzaí Sandoval, a réclamé en décembre dernier un procès international contre le président Calderón après avoir recensé et documenté près de 470 cas de tortures, d’agressions physiques, mentales et sexuelles. Appuyé par plus de 23 000 signatures de citoyens, selon une entrevue accordée à La Presse, il accole ainsi un peu plus l’État mexicain au pied du mur.

Anne-Marie Rouleau

Provenance
Université Laval

Fonction/Poste/Étude
Candidate au baccalauréat en Études internationales et langues modernes