Cyberespace et Anonymous: Entre fantasmes et réalités complexes

En ce début du XXIe siècle, le nombre de conflits n’a pas diminué en dépit de la victoire des démocraties libérales qu’avait annoncé Francis Fukuyama. Ils se sont au contraire multipliés et ont adopté des formes diverses, et sont désormais motivés par des questions environnementales, alimentaires, etc. Plus récemment encore a émergé une nouvelle dimension des conflits avec la reconnaissance du cyberespace comme nouveau champ d’affrontements. Les médias ont d’ailleurs grandement participé à sa légitimation auprès du grand public.

L’étude du cyberespace n’a débuté que récemment et il y a peu de travaux universitaires sur le sujet actuellement, la majorité étant consacrée aux questions de sécurité et de censure. Dans cette perspective, celui qui s’intéresse à la nature du cyberespace doit penser à quelle méthodologie choisir pour ne pas avoir un point de vue biaisé. La tendance qui consiste à ne voir dans le cyberespace qu’une reproduction du réel peut ainsi conduire à des raisonnements erronés. Il convient davantage de considérer le cyberespace comme le prolongement de notre réalité, mais avec des caractéristiques propres du fait de la décentralisation des activités de production et de diffusion des contenus, de la quasi-absence de restrictions géographiques et de la modification des rapports de l’homme à l’identité et à l’intimité.

C’est donc dans ce cadre qu’il convient d’apprécier le rôle des Anonymous. Qui sont-ils ? Quelles causes défendent-ils ? Sont-ils des « Robin des bois du web », de simples cyberactivistes, ou encore de cybercriminels dont les actions doivent être surveillées et condamnées ?

Les origines du mouvement

À l’origine, les Anonymous sont un groupe de pirates informatiques américains qui échangent sur le forum 4chan en vue de préparer leurs actions. Il est difficile de définir précisément quand ils sont apparus. Dès décembre 2007, ils sont cités pour leur soutien technique à une enquête menée contre un pédophile américain ; mais leur « instant 0 » est communément associé à leur attaque contre l’Église de Scientologie aux États-Unis en janvier 2008.

Leurs attaques se diversifient considérablement par la suite et soutiennent Wikileaks, et s’impliquent plus ou moins directement dans le mouvement du Printemps arabe, où ils prêtent main-forte aux internautes militants pour qu’ils puissent passer outre la censure du web imposée par les dirigeants tunisiens, égyptiens et yéménites. Aujourd’hui, ils multiplient leurs attaques en visant le FBI, l’OTAN, l’ONU, les sites d’information, etc.) avec des objectifs divers, et profitent de la forte médiatisation de leurs actions par les médias internationaux.

En effet, pour se distinguer des autres groupes, ils utilisent comme symbole le masque du héros de « V pour Vendetta », film dystopique dans lequel le personnage masqué cherche à renverser un régime autoritaire. Des références religieuses sont également utilisées dans leur discours, et en particulier des métaphores qui visent à renforcer l’impression de leur toute-puissance numérique (le fameux « nous sommes légion »).

L’anonymat qu’ils revendiquent leur est à la fois profitable et néfaste : certes, le fait de garder leur identité secrète leur confère une relative sécurité, mais les rend en même temps vulnérables aux usurpations d’identités par des hackers qui veulent les concurrencer. En effet, de nombreuses annonces d’attaques (Facebook, Wall Street, etc.) ont été démenties par les « vrais » Anonymous. Le danger est ainsi bien réel : la multiplication d’attaques suivies par des résultats mitigés ou encore la poursuite d’attaques contre des entités non conformes aux objectifs initiaux fragilisent le pouvoir d’attraction des Anonymous.

Un parallèle, quoique ténu, peut être établi entre le modus operandi des sympathisants d’Anonymous et la nébuleuse terroriste Al-Qaïda : le réseau d’origine a été largement médiatisé à la suite d’actions d’envergure, après quoi d’autres militants plus ou moins engagés ont voulu être associés à ce groupe; l’idée étant que la légitimité et la puissance déteignent sur tous ceux qui y sont associés (Al-Qaïda / Al-Qaïda Maghreb islamique AQMI et Anonymous / Anonymous France, etc.). La comparaison s’arrête cependant là, dans la mesure où n’importe qui peut se revendiquer d’Anonymous, ce qui n’est pas le cas pour Al-Qaïda.

« Les » anonymous

La Behaviour Science Unit (BSU) de l’Académie du FBI située à Quantico en Virginie a tenté de définir le profil type d’un Anonymous, mais sans succès puisque tous les internautes peuvent théoriquement s’en réclamer. Il s’agit là d’une difficulté majeure pour les Anonymous : qu’est-ce qui les relieentre eux? Quels liens établir entre une attaque contre l’Église de Scientologie, le piratage du réseau de l’entreprise Sony, l’aide aux cybermilitants du Printemps arabe de 2011, des menaces contre les cartels de drogue mexicains ou bien contre des réseaux de pédophiles? Il est clair que « les Anonymous originels » ne sont pas à l’origine de toutes ces initiatives et que d’autres groupes qui poursuivent des objectifs qui leur sont propres se sont joints à eux après leurs premiers exploits.

Cette différenciation des groupes d’Anonymous, car c’est bien ainsi qu’il faut les nommer, se vérifie également au niveau de la technicité de leurs cybe- rattaques. Les médias oublient fréquemment de distinguer les cyberattaques qui se sont multipliées depuis novembre 2011. Pourtant, à l’exception de celles qui ont visé le groupe Sony qui ont été d’une redoutable efficacité tant du point de vue économique que politiques - par la divulgation de fichiers protégés à tous les internautes notamment -, les autres cyberattaques n’ont pas un haut niveau technique et se résument souvent à une prise de contrôle de la page d’accueil du site attaqué ou à des attaques d’« ordinateurs zombies ». Ainsi, la médiatisation des attaques contre le FBI, l’Élysée, le Ministère de la Défense français n’est en rien équivalente aux dégâts occasionnés, qui sont très faibles.

En revanche, ces initiatives apparemment disparates des Anonymous se rejoignent sur une idée fondamentale : en multipliant les attaques contre des institutions jugées fiables (les banques, ou des organisations internationales comme l’ONU ou l’OTAN), les Anonymous cherchent à sensibiliser les internautes en leur rappelant l’importance du pouvoir de l’information. Par exemple, une entreprise qui verrait la liste de ses employés dévoilée sur le web serait fragilisée durablement. Et de ce point de vue, on peut se risquer à penser qu’ils ont réussi leur mission, la notion de sécurisation de l’information sur Internet étant devenue une des préoccupations majeures des entreprises présentes sur Internet.

Vers des anonymous 2.0 ?

Seulement, la question est à présent de savoir si les Anonymous se dirigent vers des Anonymous 2.0. En d’autres termes, envisagent-ils de nouvelles formes d’implication politique, à l’image du Bundestag allemand qui compte un parti pirate? On peut légitimement en douter, leur structure trop souple ne leur permettant pas de se regrouper sur une base systématique.

Qui plus est, les forces de police ont mené plusieurs opérations avec succès, des internautes présentés comme membres influents des Anonymous ont ainsi été arrêtés. Il est difficile d’évaluer le préjudice subi par le groupe, mais force est de constater que pendant le second semestre 2011, les attaques de haut niveau se sont faites plus rares. Il est toutefois surprenant de voir que leurs comptes twitter sont toujours disponibles, et que leurs communications sont toujours opérationnelles alors qu’il suffirait de peu pour les bloquer.

Il ne s’agit là que d’une hypothèse, mais ne serait- il pas envisageable de voir dans les Anonymous la réussite d’un pont entre le cyberespace et notre monde réel? Sinon, comment interpréter ces manifestations d’indignés à New York, Paris, Rome, Madrid, qui arborent le masque de Guy Fawkes, avec la volonté de faire référence au film, mais également aux actions des Anonymous. Notons que Guy Fawkes est un personnage réel qui a comploté au XVIe siècle pour incendier le Parlement de Westminster. Il a d’ailleurs une fête qui lui est dédiée, la « Guy Fawkes’ Day ».

Ces derniers ont engagé une lutte sans fin avec tous ceux qu’ils considèrent comme les ennemis de la libre utilisation d’Internet. Leur combat est salutaire, mais le risque de dérives criminelles ou de manipulations reste bien réel du fait de l’absence de gouvernance réelle est un frein à l’application d’une réelle éthique du groupe.

Maxime Pinard

Provenance
UPMF Grenoble / Chercheur à l'IRIS

Maxime Pinard

Fonction/Poste/Étude
Candidat au Master 2 Sécurité / Défense