D’al-Qa’ida aux combattants étrangers: fantasmes et réalités autour du « péril jihadiste » en Syrie

Plus d’un an après le début du soulèvement populaire en Syrie, la situation politique dans le pays s’avère plus que jamais incertaine. Alors que le président Bachar al-Assad refuse toujours de quitter le pouvoir, le mouvement d’opposition unifié autour du Conseil national syrien (CNS) et de l’Armée syrienne libre (ASL) ne bénéficie pour l’heure que d’un rapport de force extrêmement précaire. Face à l’impasse des initiatives mises de l’avant par la communauté internationale, c’est désormais le « péril jihadiste » qui semble être sur toutes les lèvres, à commencer par celles du clan al-Assad. Retour sur les fantasmes et les réalités entourant la présence d’éléments jihadistes dans le maelstrom syrien.

Al-Qa’ida : une tentative de récupération de l’insurrection syrienne

Marginalisée par les révolutions arabes et par la mort de son leader charismatique Oussama Ben Laden, al-Qa’ida ne cache aujourd’hui pas son ambition à vouloir récupérer les événements syriens afin de mieux les réinscrire dans son narratif du « jihad » à dimension planétaire. Dans un message vidéo intitulé En avant, Lions de Syrie, le n ̊1 de la mouvance terroriste, Ayman al-Zawahiri, incitait en février dernier les musulmans du monde entier à soutenir par les armes l’insurrection syrienne. Ex-dirigeant du Jihad islamique égyptien, Ayman al-Zawahiri voue une haine féroce à la famille al-Assad dont le nom reste associé à la répression du mouvement des Frères musulmans en Syrie et au massacre de militants islamistes à Hama en 1982. Une situation comparable à celle vécue par al- Zawahiri lui-même en Égypte où le pouvoir exerça une répression féroce et sans pitié à l’encontre des milieux islamistes radicaux après l’assassinat du président Anouar al- Sadate en octobre 1981.

Au mois de juillet 2011, le nouveau chef d’al-Qa’ida avait déjà fait valoir dans une autre vidéo son soutien aux insurgés syriens dans leur combat contre « le régime corrompu de Bachar al-Assad ». Si cet appui s’avère davantage une pirouette rhétorique de la part d’al-Zawahiri qu’un véritable soutien logistique sur le terrain, il traduit cependant une volonté de la part d’al-Qa’ida de profiter des dividendes symboliques de la révolte syrienne. Isolée dans sa matrice afghano-pakistanaise et fortement fragilisée par la perte de cadres importants pour l’organisation, il semble aujourd’hui peu crédible qu’al-Qa’ida puisse être en mesure de coordonner, d’une manière ou d’une autre, des opérations armées sur le territoire syrien.

Régime syrien : le « péril jihadiste » ou la rhétorique de la peur

De son côté, Bachar al-Assad tente pour sa part d’agiter le « péril jihadiste » afin d’alimenter la peur des pouvoirs occiden- taux qui redoutent plus que jamais un développement similaire au chaos irakien post-2003. Une situation qui avait alors vu l’affluence de centaines de combattants volontaires dans le pays et la création d’al- Qa’ida en Irak autour de la figure charismatique d’Abou Moussab al-Zarqawi. Depuis le début de l’insurrection, le régime alaouite n’a cessé de dénoncer une opération de déstabilisation menée par l’entremise des « groupes terroristes armés ».

Au début du mois d’avril, le régime syrien s’en est notamment pris au Haut-Commissaire aux droits de l’homme, accusant les Nations-Unies de fermer les yeux sur une série d’attaques terroristes ayant secouées le pays au cours des derniers mois. Entre décembre 2011 et mars 2012, ce ne sont, en effet, pas moins de six attentats-suicides qui ont été perpétrés à Alep et à Damas; des attaques visant principalement l’armée syrienne et les forces de sécurité du camp al-Assad. Au-delà des discours sur le « péril jihadiste » actuellement mobilisés par les autorités syriennes, il s’avère plus que jamais complexe pour les observateurs extérieurs de démêler l’implication véritable d’éléments jihadistes dans la trame du conflit syrien.

Syrie : un nouveau théâtre pour les combattants étrangers

Au début du mois de mars, le chef de l’ASL affirmait d’ailleurs au correspondant de l’AFP que plusieurs combattants étrangers avaient rejoint les forces d’opposition à Homs. Quelques semaines auparavant, un envoyé de la Ligue arabe faisait quant à lui mention de la présence de plusieurs combattants étrangers en provenance du Pakistan, d’Afghanistan, du Liban, d’Irak, du Soudan, de Libye ou encore du Yémen. Si la présence de combattants jihadistes étrangers semble aujourd’hui confirmée par plusieurs sources officielles, dont le directeur national du renseignement américain James Clapper, il convient cependant d’évaluer avec prudence leur rôle comme leur influence potentielle.

Historiquement, la région du Levant n’est pas vierge de toute activité jihadiste. Au- delà du fait que plusieurs dizaines de combattants syriens ont activement participé au jihad afghan contre l’Union soviétique au cours de la décennie 1979-89, leur nombre s’est considérablement accru avec l’irruption de la guerre en Irak de 2003 — environ 13 % des combattants volontaires recensés. La complaisance du régime al-Assad a par ailleurs conduit à faire de la Syrie non seulement un pays de transit pour de nombreux volontaires rejoignant les rangs d’al-Qa’ida en Irak, mais également un territoire de repli pour nombre de vétérans engagés dans l’insurrection contre les forces américaines.

Au niveau régional, plusieurs mouvements jihadistes s’avèrent particulièrement actifs dans les pays frontaliers de la Syrie. C’est notamment le cas des Brigades Abdullah Azzam dirigées par le Saoudien Saleh al Qarawi qui semblent opérer prin- cipalement depuis le Liban. Le Liban, en particulier la vallée de Bekaa, qui constitue depuis plusieurs années un refuge prospère pour des mouvements jihadistes locaux et désormais une voie de passage rêvée pour rejoindre l’insurrection syrienne. Dans une entrevue accordée au magazine allemand Der Spiegel au mois de mars, un jihadiste libanais racontait comment une centaine de combattants avait rejoint les forces d’opposition à Homs par le biais de la frontière libano-syrienne. Selon Abu Rami, la majorité du contingent était constitué de ressortissants sunnites libanais, dont une dizaine de vétérans étrangers de la guerre en Irak et même quelques jeunes volontaires en provenance de pays européens.

Attentats et mouvements jihadistes locaux : l’opportunité d’un enracinement jihadiste ?

D’un point de vue général, on assiste actuellement en Syrie à la multiplication des groupes combattants se revendiquant d’une inspiration jihadiste. Apparu à la fin de l’année 2011, le groupe Jabhat al-Nusra li-Ahl al-Sham, en français Front de Protection du Levant, a ainsi revendiqué par l’intermédiaire d’une vidéo diffusée au mois de février, la série d’attentats-suicides menée depuis décembre à Alep et dans plusieurs quartiers de Damas. Jabhat Al Nusra a indiqué que ces actions constituaient des représailles aux « bombardements du régime dans les zones résidentielles de Homs, Idlib, Hama, Daraa et d’autres villes syriennes ». Pour l’heure, peu d’éléments filtrent quant à la composition et l’origine précise des membres du groupe. Le leader du Jabhat al-Nusra a cependant indiqué la formation d’un second groupe jihadiste à Homs nommé la Brigade Martyr al-Baraa Ibn Malik et spécialisé dans la préparation d’attaques suicides. D’autres groupes plus localisés, tels que la Brigade al-Tawhid opérant dans la région de Daraa, se sont également formés au cours des derniers mois en Syrie.

L’émergence de ces groupes jihadistes jusqu’ici inconnus en Syrie n’est pourtant pas sans poser de questions. Plusieurs idéologues jihadistes syriens, dont le très écouté Sheikh Abou Basir al-Tartousi, ont ainsi exprimé des doutes quant à l’origine même d’un groupe comme Jabhat al-Nusra. Certains membres de l’ASL quant à eux jusqu’à accuser le régime de Bachar al-Assad d’avoir fomenté la série d’attentats-suicides en vue de décrédibiliser les forces de l’opposition aux yeux de la population.

Le nombre total de combattants jihadistes en Syrie demeure pour l’heure relativement réduit. Toutefois, la formation de plusieurs groupes jihadistes surfant sur la relative désorganisation des forces d’opposition de l’ASL si elle était avérée, pourrait représenter dans les mois à venir une opportunité réelle pour cette mouvance de s’insérer dans les ressorts du conflit syrien. À l’instar de l’expérience irakienne, la forte présence d’une mouvance jihadiste en Syrie ne rendrait que plus explosive la situation dans le pays avec une escalade possible de la violence, en particulier à travers l’utilisation d’attentats-suicides. La dimension sectariste du conflit syrien — minorité alaouite à la tête du régime vs population majoritairement sunnite — ne fait par ailleurs que rendre un peu plus attractif ce théâtre d’opérations pour les combattants jihadistes du monde entier.

En l’état, il demeure somme toute difficile d’évaluer précisément l’ampleur et le rôle exact joué par les combattants jihadistes dans le conflit syrien. Impossible d’affirmer que ces mouvements jihadistes disposent d’un enracinement suffisant en Syrie pour pouvoir se positionner comme un acteur majeur de l’insurrection. En dépit de leur nombre groupusculaire par rapport au gros des forces de l’ASL, la présence de groupes jihadistes constitués en Syrie pourrait néanmoins venir donner de sérieux maux de tête aux dirigeants occidentaux, encore largement échaudés par l’implication d’éléments jihadistes dans d’autres conflits internationaux qu’il s’agisse de l’Irak, de la Somalie ou encore de la situation prévalant actuellement dans le Sahel.

Benjamin Ducol

Provenance
Université Laval

Fonction/Poste/Étude
Candidat au Doctorat en science politique / Auxiliaire de recherche Chaire de recherche du Canada sur le terrorisme et les conflits identitaires