De l’antiterrorisme et du contre-terrorisme à l’ère Obama Retour sur les ambigüités de la stratégie américaine

De l’antiterrorisme et du contre-terrorisme à l’ère Obama
Barack Obama en compagnie de son conseiller John Brennan
WHITE HOUSE
Tout au long de sa campagne électorale, Barack Obama n’avait cessé
d’insister sur les égarements d’une « guerre à la terreur » précipitamment
décrétée par l’administration américaine au lendemain des attentats
du 11 septembre 2001. En annonçant au premier jour de son mandat,
une série de mesures politiques visant à rompre explicitement avec
les pratiques antiterroristes initiées sous la mandature Bush, le nouveau
président américain affichait très clairement sa volonté de ne plus
se laisser enfermer dans l’urgence de la menace terroriste. Pourtant,
presque deux ans après son arrivée au pouvoir, force est de constater
que Barack Obama multiplie les positions ambigües quant à la stratégie
globale des États-Unis en matière d’anti comme de contre-terrorisme.

Une rupture du discours... à l’épreuve de la réalité

Décision sans doute la plus commentée et non moins symbolique, l’abandon d’une rhétorique agressive de « guerre contre la terreur » aura sans doute marqué les débuts politiques du nouveau président américain. En adoptant une lecture moins sensationnaliste et somme toute moins culturaliste des problématiques terroristes, Barack Obama a véritablement opéré une transformation dans le champ lexical du contre-terrorisme américain. Bien qu’initié au cours des deux dernières années du mandat de George W. Bush, le passage d’un discours polarisant sur « l’islamisme radical » à celui, plus neutre, centré sur la notion « d’extrémisme violent » fut très largement mis en forme par le cercle rapproché du président Obama, en particulier par son conseiller pour la sécurité nationale et le contre-terrorisme,John Brennan. De par cette volonté de rompre définitivement avec le discrédit moral hérité de l’ère George W. Bush, Barack Obama a voulu utiliser son arrivée à la Maison Blanche comme un tremplin opportun pour l’annonce d’une série de mesures visant à ramener les pratiques antiterroristes américaines dans un cadre légal et surtout plus acceptable politiquement. Suspension temporaire de toutes les procédures judiciaires d’exception visant à traduire devant des tribunaux militaires des prisonniers détenus par les autorités américaines, abandon des « sites noirs » utilisés clandestinement par la CIA, réforme des procédures d’interrogation des suspects terroristes et finalement plan de fermeture du très controversé camp de Guantanamo, figurent au rang des ajustements apportés par Obama. Malgré plusieurs succès manifestes — en particulier l’arrêt de la plupart des « sites noirs » de la CIA ou encore la mise en place du High-Value Interrogation Group (HIG) dans le cadre des dispositifs d’interrogation — Barack Obama n’a toutefois pas gagné son pari de pouvoir se détacher fondamentalement des politiques antiterroristes initiées par son prédécesseur. Ainsi, le statut de prisonnier de guerre pour de nombreux suspects terroristes demeure encore aujourd’hui d’actualité, tout comme les mesures d’exception en matière de surveillance introduites depuis 2001 par le Patriot Act.


L’épineux symbole Guantanamo

Annoncée dès janvier 2009, la fermeture du camp militaire de Guantanamo se voulait « la promesse symbolique » du début de mandat de Barack Obama. À travers cette annonce, le président américain souhaitait clairement afficher sa capacité politique à mettre fin à une situation judiciaire d’exception et du même coup, réaffirmer la primauté du droit national — mais aussi international — en matière la lutte contre le terrorisme. Deux ans après cette annonce, le camp de Guantanamo demeure toujours en fonction et l’administration Obama n’en finit plus de s’enfoncer dans les arcanes juridiques de cet épineux symbole. Au-delà de l’opposition républicaine hostile à la fermeture du camp militaire, une méfiance s’ajoute également aux appuis du président dans son propre camp politique. Ainsi, le refus d’un Congrès, majoritairement rallié à la cause démocrate, d’allouer les fonds monétaires nécessaires à la fermeture du camp, traduit une frilosité croissante de nombreuses figures politiques à soutenir les solutions proposées par l’administration Obama — en particulier le transfert des prisonniers dans plusieurs prisons fédérales sur le territoire continental américain. Au-delà de la non-fermeture du camp de Guantanamo, plusieurs problématiques légales et juridiques demeurent toujours irrésolues pour l’équipe de Barack Obama. Si la suspension temporaire des procédures d’exception — en particulier les jugements devant des tribunaux militaires — avait été initialement décrétée par les autorités américaines, le laissez-faire affiché par le président Obama à propos de la procédure engagée contre le ressortissant canadien Omar Khadr indique que loin d’avoir disparue, cette option d’une justice d’exception demeure une piste possible, si ce n’est probable, pour plusieurs prisonniers symboliques ; à commencer par le très célèbre Khalid Sheikh Mohammed. Enfin se pose la question du transfert des 174 prisonniers toujours présents au Camp Delta ; en particulier des 57 détenus yéménites qui constituent à ce jour le contingent national le plus important de Guantanamo. Alors qu’une grande majorité d’entre eux pourraient être libérés faute de preuves suffisantes pour pouvoir être inculpés, leur retour au Yémen demeure pour l’instant un cassetête en raison de la résurgence d’Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) au sein de ce pays.


Entre « guerre de l’ombre » et flou juridique


Bien que difficilement reconnue par l’administration Obama, l’extension du volet américain en matière de contreterrorisme s’est principalement traduite par une escalade de l’engagement militaire dans des régions suspectées favorables à l’implantation de possibles sanctuaires terroristes, pour Al-Qaïda et autres groupes affiliés. Qu’il s’agisse des zones tribales pakistanaises, du Yémen ou encore de la Somalie, le gouvernement américain n’a cessé de multiplier au cours des deux dernières années, les opérations militaires directes ou indirectes dans ces zones géographiques. Au Pakistan, l’utilisation de drones de combats a connu une expansion sans précédent. En dépit d’une efficacité relative à neutraliser plusieurs figures centrales de l’insurrection afghano-pakistanaise — notamment Baitullah Mehsud, chef des talibans pakistanais ou encore Tahir Yuldashev, leader du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIU) —, ces attaques continuent de soulever de nombreuses questions tant en termes de légalité qu’en termes d’efficacité stratégique. Pour Peter Bergen et Katherine Tiedemann, chercheurs à la New America Foundation, plus de 30 % des morts causées par les frappes de drones seraient en réalité des civils pakistanais, radicalisant ainsi une partie des populations civiles dans le pays et rendant du même coup caduque la rhétorique d’apaisement jusqu’à présent publicisée par Barack Obama. Ailleurs dans le monde, on constate aussi une militarisation du contre-terrorisme américain avec une série d’actions ayant cours au Yémen ou dans la Corne de l’Afrique. Ici encore, l’administration américaine tarde à reconnaître publiquement la nature des opérations militaires et surtout leurs conséquences réelles. Ainsi, plusieurs attaques aériennes au Sud-Yémen ont malheureusement fait plus de victimes parmi les populations civiles que dans les rangs d’AQPA. Dénoncée par Amnistie Internationale, l’utilisation de bombes à fragmentation américaines au cours de ces mêmes raids aériens ne fait qu’accentuer l’exacerbation d’un discours local déjà très anti-américain. Tout aussi problématique, la décision controversée d’autoriser l’assassinat de l’idéologue radical Anwar al-Alwaki renforce un peu plus l’ambiguïté de la stratégie adoptée par Barack Obama. Citoyen américain, actuellement réfugié en territoire yéménite, al-Alwaki s’est progressivement imposé dans la nébuleuse jihadiste comme le porte-voix d’un discours radical formulé à l’égard d’une audience spécifiquement anglophone. Soupçonné d’une implication indirecte dans la fusillade de Fort Hood, puis dans la tentative d’attentat manquée sur le vol Amsterdam-Détroit, Anwar al-Alwaki apparaît aujourd’hui comme la bête noire du contre-terrorisme américain. En autorisant son assassinat en dehors de tout cadre légal, l’administration Obama ajoute encore un peu plus de confusion sur l’orientation véritable du contre-terrorisme américain.


Les dangers de l’ambiguïté


En dépit d’une rhétorique visant à normaliser la lutte contre le terrorisme, l’administration Obama semble aujourd’hui rattrapée par la complexité des problématiques terroristes auxquelles les États-Unis doivent faire face. En entretenant un flou juridique sur des pans entiers de la politique antiterroriste américaine, Barack Obama prend néanmoins un sérieux risque de voir son discours aux accents volontaristes, très rapidement décrédibilisé
aux yeux du monde extérieur. Et dans ce domaine plus que dans n’importe quel autre, les dangers de l’ambiguïté prêtent parfois à de lourdes conséquences.

Benjamin Ducol

Provenance
Université Laval

Fonction/Poste/Étude
Candidat au Doctorat en science politique / Auxiliaire de recherche Chaire de recherche du Canada sur le terrorisme et les conflits identitaires