Des perspectives qui convergent vers... Le pic pétrolier

Des perspectives qui convergent vers...
Pompe à forage
La formation du pétrole est le résultat de processus physicochimiques complexes ayant perduré pendant plusieurs millions d’années. Du fait des conditions précises nécessaires à sa formation et de l’impossibilité pour l’Homme de reproduire volontairement ces dernières, l’or noir est considéré comme une ressource naturelle non renouvelable. Or, l’économie mondialisée actuelle dépendant largement d’un pétrole somme toute abondant et bon marché, un débat semble refaire surface depuis le début du XXIe siècle à propos de l’impact d’une déplétion imminente de la ressource en question. Quelles pourraient être les conséquences à court, moyen et long terme sur les modes de consommation des sociétés industrialisées et émergentes, advenant une baisse de production plus ou moins drastique de l’extraction pétrolifère, combinée à un accroissement inévitable de la population globale et à des modifications climatiques éclectiques, complexes et difficilement prédictibles par les outils scientifiques actuels?

À ce jour, la quantité de pétrole consommée quotidiennement avoisine les 85 millions de barils, un chiffre qui n’a cessé d’augmenter depuis le milieu des années 1960 étant donné l’industrialisation progressive des pays émergents, entre autres choses. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que d’ici 2030, la consommation de pétrole pourrait atteindre 116 millions de barils par jour, dont 42% de l’augmentation proviendrait de l’Inde et de la Chine seulement. Selon Normand Mousseau, professeur titulaire au département de physique de l’Université de Montréal, si ce rythme de consommation persistait sans être modifié à la hausse ou à la baisse dans le futur, et que le rythme d’extraction/production parvenait à être maintenu jusqu’à l’épuisement complet des réserves, les estimations des réserves de pétrole nous informent que d’ici 41 ans, la dernière goutte de pétrole extrait à partir de puits pétroliers serait utilisée. Or, les postulats selon lesquels la production pétrolière puisse s’épuiser totalement ou demeurer constante dans le temps sont depuis longtemps infirmés, de sorte que malgré l’incertitude planant autour de l’exactitude des réserves pétrolières, certains prédisent un important manque à gagner dans un futur plus ou moins lointain. En ce sens, l’AIE stipulait en 2007 que « bien que de nouvelles capacités de production pétrolifère soient susceptibles de s’ajouter dans les cinq prochaines années, il demeure plutôt incertain si celles-ci seront suffisantes pour compenser le déclin de la production des puits pétroliers déjà existants et si elles seront en mesure de satisfaire la demande croissante».

Quand l’extraction pétrolifère plafonne… et diminue!

C’est dans les années 1950 que Marion King Hubbert, éminent géophysicien américain, a démontré que la production pétrolifère suivait graphiquement une courbe en forme de cloche. La « courbe de Hubbert » permet de comprendre que la production pétrolifère quotidienne d’une région suit généralement le profil d’extraction de tous les puits de pétrole individuels une fois ceux-ci additionnés. Ainsi, plus l’extraction de la ressource progresse, plus les contraintes physiques rendent difficile l’accroissement rapide de la production quotidienne, voire même le maintien de celle-ci à un niveau donné, jusqu’à ce que la quantité maximale de pétrole pouvant être extraite soit atteinte. C’est le moment où le « pic pétrolier » intervient, lorsque la moitié du pétrole disponible a été épuisé. À la suite de cet avènement, la production quotidienne est réputée évoluer à la baisse de manière relativement drastique.De fait, depuis 1971, la production étasunienne de pétrole « conventionnel » est entrée dans une phase de déplétion. Depuis ce temps, il a été démontré que d’autres régions productrices avaient également atteint leur pic pétrolier, notamment le Venezuela (1998), la Grande-Bretagne (1999) et la Mer du Nord (2001). Sur les 65 plus grands pays producteurs de pétrole au monde, environ 54 ont dépassé leur pic de production et se trouvent maintenant en phase de déplétion. Selon la prédiction de M. Hubbert, le pic pétrolier à l’échelle mondiale serait sur le point de survenir, si ce n’est déjà fait : en 1969, ce dernier prédisait l’atteinte du pic de production mondial pour le début des années 2000, prédiction ne s’étant pas avérée compte tenu du ralentissement de la consommation de pétrole dans les années 1970 à la suite des deux crises pétrolières. Aujourd’hui, c’est sur la base de l’évolution et de l’anticipation du prix de la ressource et de ses effets sur la demande et sur la production, de l’importance éventuelle des technologies sur l’exploitation pétrolifère, et de la place que prendra le pétrole « non-conventionnel » dans l’avenir que les scientifiques spéculent sur les conséquences susceptibles de découler de l’atteinte du pic de production mondial de pétrole.

Les pessimistes et les optimistes se complètent…

La perspective « optimiste », associée aux économistes possédantune foi inébranlable en la capacité des pourra que s’en voir modifié! marchés et des avancements technologiques à résoudre la problématique du pic pétrolier, complète la vision « pessimiste » fréquemment mise de l’avant par des géologues et des mouvements sociaux convaincus que l’avènement du pic pétrolier, puisque géologiquement inévitable, nonobstant les facteurs économiques et technologiques pertinents. D’une part, selon les « optimistes », tel que Antoine Ayoub, professeur émérite du département d’économique de l’Université Laval, bien que la problématique du pic pétrolier et de la raréfaction du pétrole ne soit aucunement à négliger, c’est par les mécanismes des prix, et plus particulièrement de l’épuisement économique du pétrole, que les impacts sur le système mondialisé tel que nous le connaissons actuellement seront amoindris. La nécessité d’une « certaine coopération internationale » s’avère cependant urgente, puisque la sécurité des approvisionnements et l’accès au pétrole, plus que la problématique de l’épuisement physique du pétrole, sera une question prioritaire dans un proche futur… D’autre part, le pic de production du pétrole conventionnel est souvent considéré par les « pessimistes » comme étant passé, ou encore imminent, incitant ces derniers à sensibiliser la population sur les enjeux possibles et à agir promptement et concrètement afin de permettre une transition intentionnelle en douceur vers un monde post-pétrole. Si le pic pétrolier est inévitable et que les réserves et la production mondiales sont de plus en plus limitées, voire même décroissantes, les impacts sur la mondialisation seront drastiques, les sociétés actuelles n’étant pas prêtes à faire face à un tel défi, la résilience leur faisant défaut. Loin d’être irréconciliables, ces deux perspectives convergent néanmoins quant à la nécessité de transiter collectivement en direction d’une organisation sociétale moins dépendante du pétrole abondant et bon marché, et plus résiliente. À l’instar du pétrole, d’autres ressources naturelles essentielles fréquemment perçues comme illimitées sont réputées se comporter à l’image de la « courbe de Hubbert ». L’avènement futur du pic gazier, du pic de phosphore et du pic de l’uranium, notamment, ne peut être occulté pour envisager la transition nécessaire, pas plus que le dérèglement du climat ne doit être compris comme un phénomène séparé du pic des ressources naturelles. Alors que sur ces bases le « comment faire » soit en voie de se concrétiser davantage, il appert que les pistes de solution susceptibles de motiver la réflexion et les actions individuelles et collectives passeront nécessairement par la modification des habitudes de consommation, et plus généralement des modes de vie de la population mondiale. Incidemment, le modèle de mondialisation tel que nous le connaissons actuellement ne pourra s'en voir modifié !

Simon Lavoie

Provenance
Université Laval, Québec

Fonction/Poste/Étude
Candidat à la maîtrise en étdes politiques appliquées