Dokou Oumarov et l’Émirat du Caucase État de la situation et perspectives pour une Russie fragilisée par la menace terroriste

Dokou Oumarov et l’Émirat du Caucase
Le commandant en chef des forces armées de L’Émirat du Caucase, le tchétchène Dokou Oumarov.
caucasus.wikispaces.com/north+caucasus+outlook
L’attentat du 24 janvier dernier à l›aéroport moscovite de Domodedovo ramène à l›avant-plan la menace terroriste qui pèse depuis de nombreuses années sur la Fédération de Russie. Revendiqué par le chef des groupes terroristes opérant dans le Caucase du Nord, le tchétchène Dokou Oumarov, cet attentat a pu une fois de plus laisser entendre à la communauté internationale que l›autoproclamé et méconnu «Émirat du Caucase» est plus que jamais déterminé à exporter les violences faisant partie du quotidien nord-caucasien hors de ses frontières et à faire vivre à la Russie de nombreuses années de «sang et de larmes».

Bien que la sécurité des citoyens russes et des ressortissants étrangers soit de plus en plus au centre des préoccupations du gouvernement, la Russie d’aujourd’hui est souvent le théâtre d’attentats qui prennent, au fil des ans, des tournures de plus en plus dramatiques. Fait inquiétant, l’attentat du 24 janvier dernier semblait pour la première fois viser davantage les ressortissants étrangers, puisque l’explosion est survenue dans la zone des arrivées internationales de l’aéroport Domodedovo, à l’endroit où les passagers récupèrent leurs bagages. Les terroristes ont su trouver une brèche dans la sécurité de l’aéroport, puisque cette zone est accessible à tous sans qu’aucun contrôle de sécurité ou fouille ne soit nécessaire, tuant au passage 35 personnes et en blessant plus de 130. 

Le kamikaze, un jeune d’environ 20 ans originaire de l’Ingouchie, république instable du Caucase du Nord, fut identifié par les autorités russes. Il aurait été aidé par son frère et sa soeur, tout en ayant vraisemblablement agi sous les ordres du tchétchène Dokou Oumarov. Ce dernier revendiqua l’attentat dans les jours suivants par l’entremise d’une vidéo diffusée sur le site indépendantiste tchétchène kavkazcenter.org. 

Ce scénario n’est pas sans rappeler les événements du 29 mars 2010, lorsque deux jeunes kamikazes daghestanaises se firent exploser à quelques minutes d’intervalle aux stations Lubyanka et Park Kultury du métro de Moscou, tuant une quarantaine de personnes et en blessant plusieurs dizaines. Là aussi, tout porte à croire que le chef tchétchène tirait les ficelles, puisqu’il revendiqua également cet attentat. 

La situation instable au Caucase du Nord s’est ainsi aggravée depuis le début des années 2000 et la Tchétchénie ne représente plus le seul bastion duquel émanent les violences et d’où proviennent les groupes insurgés. Ceci explique en partie pour quelles raisons les derniers attentats, bien que revendiqués par un Tchétchène, furent perpétrés par des Daghestanais ou des Ingouches. Suite aux deux guerres de Tchétchénie, un effet de propagation de l’insurrection est observé dans de nombreuses régions du Nord-Caucase. Cette rébellion s’est progressivement islamisée pour se transformer au milieu des années 2000 en un mouvement armé aux penchants islamistes organisé et actif dans plusieurs républiques. 

Une réorganisation des forces s’opère 

Ayant combattu aux côtés des grands de la rébellion tchétchène, Dokou Abu Usman Oumarov devient, à la suite de la mort de Abdul-Khalim Sadulaev puis de Chamil Bassaïev en 2006, le plus récent détenteur du titre de chef de l’insurrection. Bien que l’idée d’un rassemblement des groupes rebelles du Caucase du Nord sous un même mouvement insurgé fût mentionnée à l’époque où Sadulaev détenait le plus haut rang du commandement, c’est sous Oumarov que l’on assiste à la naissance de celui-ci. Malgré le fait qu’il soit principalement un combattant et non un idéologue, Oumarov réalise qu’une réorganisation interne ainsi qu’un vent de renouveau sont nécessaires afin d’assurer l’emprise des rebelles sur cette région volatile. 

Dans une vidéo diffusée le 31 octobre 2007, Dokou Oumarov autoproclame l’unification du Caucase du Nord en tant qu’une seule et unique «terre de jihad», agissant désormais sous son commandement. Il revêt à partir de ce moment le titre d’Émir, c’est-à-dire commandant en chef des forces armées. Il regroupe ainsi la Tchétchénie, le Daghestan, l’Ingouchie, la Kabardino-Balkarie, la Karatchaïévo- Tcherkessie, l’Ossétie du Nord, ainsi que les territoires de Krasnodar et Stavropol. 

Les divisions territoriales des républiques demeurent à l’intérieur de l’Émirat, mais elles sont désormais considérées au sein de cette nouvelle entité politique virtuelle comme différentes provinces, ou fronts, dénommées vilayats. Au coeur de chacune de ces différentes vilayats s’articulent différentes jaamats, ayant elles aussi à leur tête un Émir «régional». Ces différents Émirs sont vraisemblablement, aux côtés de Dokou Oumarov, les têtes pensantes, idéologues et stratèges de l’Émirat du Caucase. Considérant le nombre parfois impressionnant de jaamats opérant à l’intérieur des différentes républiques, leur rapide décomposition puis recomposition, souvent accompagnée d’un changement de nom, il demeure complexe d’établir un schéma précis de ces dynamiques internes. Tout porte à croire que la plupart de ces groupes rebelles, s’ils n’agissent pas exclusivement à la demande de l’Émirat, répondent cependant aux demandes de celui-ci. 

Au courant des années 2008 et 2009, les violences et actes terroristes connurent une évolution ainsi qu’une multiplication bien marquée. En commençant par sortir du territoire de la Tchétchénie, les Républiques du Daghestan et de l’Ingouchie furent pendant ces deux années le terrain du plus grand nombre d’attentats. Les cibles évoluèrent également: si, par le passé, on visait principalement les dirigeants, agents gouvernementaux et policiers, les civils ont représenté, à partir de 2008, une nouvelle cible de choix pour les terroristes. Finalement, une recrudescence des attentats suicides a été observée ; cette méthode avait auparavant été laissée de côté. Ces changements sont notamment causés par la recomposition de son équipe par Oumarov et la nomination d’Émirs régionaux provenant pour la plupart d’une nouvelle génération de combattants mieux éduqués et fortement radicalisés. 

Les insurgés subissent plusieurs contre coups 

Suite à ces deux années d’efficacité pouvant se traduire en une liste plutôt longue d’attentats perpétrés tant à l’encontre des forces de l’ordre russe que de civils, il semble que Moscou arrive finalement à contenir un minimum des violences au Caucase du nord, principalement en supprimant quelques-uns des principaux idéologues et stratèges opérant aux côtés de Dokou Oumarov. 

L’une des plus importantes frappes de la part de Moscou est certainement la capture, en mai 2009, de Ali Taziev, mieux connu sous le nom de guerre «Magas». Il s’agit du seul rebelle bien connu des forces de l’ordre ayant été arrêté sans être tué. Même si aucune information ne circule à son sujet depuis sa capture, tout porte à croire que Magas aurait été emprisonné dans l’une des prisons du FSB, drogué et violemment interrogé. Cette hypothèse est la plus plausible considérant la certaine amélioration de la stratégie des Russes au Nord-Caucase depuis la capture de Magas. 

Cette stratégie semble néanmoins avoir des répercussions moindres que celles estimées par Moscou. Celle-ci est contrebalancée par un mystérieux système de succession s’effectuant à l’intérieur et à la tête des différentes jaamats, suite à la mort ou la capture d’un Émir. Cette dynamique de succession semble se produire assez rapidement puisqu’il est rare d’observer une réelle diminution des activités terroristes suite à une frappe des forces de l’ordre. C’est notamment pour cette raison qu’il n’existe aucune certitude à l’heure actuelle des effectifs, de la capacité de frappe, voire des différents groupuscules qui forment l’Émirat du Caucase. 

Récemment, le Conseil de sécurité des Nations Unies a pris la décision d’inscrire Dokou Oumarov sur la liste des terroristes internationaux les plus dangereux, ce qui oblige les pays membres de l’ONU à imposer immédiatement un régime de sanctions à l’encontre d’Oumarov. Cette mesure pourrait avoir été prise dans le contexte d’une inquiétude grandissante de la communauté internationale envers la région, étant donné la future tenue des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, à proximité des républiques les plus instables, prévus pour 2014. Ces jeux représenteront, pour l’Émirat du Caucase, une fenêtre d’action importante pouvant avoir des conséquences désastreuses. En contrepartie, ceci représente pour le Kremlin une opportunité de prouver à la communauté internationale que la situation au Caucase du nord s’améliore et se stabilise. 

Marie-Michèle Déraspe

Provenance
Université Laval

Marie-Michèle Déraspe

Fonction/Poste/Étude
Candidate à la maîtrise en science politique