Éditorial Décembre 2013 Culture et mondialisation: « une planète connectée, mais cloisonnée »

Chers lecteurs,

 L'équipe de Regard critique, le journal des Hautes études internationales est fière de  vous présenter son dernier numéro de  l'année 2013  portant sur  la culture.

Le leitmotiv servant  de point de départ  à cette  édition était d'aborder la culture comme un prisme,  offrant  autant  d'angles de  points  de  vue que  le thème  pouvait offrir. Bien entendu, la culture dépasse la simple assimilation au domaine  artistique  ou à un seul champ de compétence. Ici et là, la notion de culture se voit caractérisée par les notions auxquelles on veut bien l'amarrer : culture mondiale, diversité culturelle, hyperculture globalisante, impérialisme culturel, nationalisme culturel, exception culturelle, altérité culturelle, culture de renseignement, culture stratégique et j'en passe. La culture peut aussi s'avérer être une source de ralliement, tant par un spectacle sur les plaines d'Abraham que par la diplomatie culturelle, par exemple.

L'embasement théorique  globalement accepté de la culture part de la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles du 6 août  1982. L'UNESCO considère la culture, dans  son sens  le plus large, « comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs,  qui caractérisent une société ou un groupe  social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » Le fondement même de la culture se veut ouvert sur le monde. Or, dans  un contexte de mondialisation  qui aspire  à une  déterritorialisation  du monde, on assiste paradoxalement à un cloisonnement  des  frontières et, par le fait même,  à une redéfinition de la notion de sécurité. Également, la notion d'exception culturelle, telle qu'expliquée dans  la section  « Regard d'expert » par la professeure Véronique Guèvremont, ne relève pas  simplement de la sémantique. Elle traduit plutôt l'émergence du spectre sans  cesse élargi des  enjeux entourant la notion de culture. « Ceux-ci ne sont plus strictement réduits à la nécessité de maintenir un équilibre international dans  la production et l'échange des  biens culturels, mais marquent désormais également le souci grandissant de défendre les identités dans un monde globalisé  où la culture  a bien sûr toute sa place  » (1).

D'un côté,  on prône une ouverture sur le monde  dans  un « souci », entre autres,  d'en- rayer la misère humaine.  D'un autre, le discours ostentatoire de l'importance de la sécurité humaine,  où chacun tire son  bout  de  terre,  se  fait de  plus en plus véhément; particulièrement avec  les enjeux  environnementaux mêlés  aux  aspects géostratégiques.  On assiste à une culture de sécurité  et de renseignements qui va de pair avec une  mondialisation  de  l'insécurité.  Cependant, tout un chacun demeure acteur  dans cette  mondialisation.  Chacun prend  donc  part au spectacle d'une «planète  connectée,  mais cloisonnée, ouverte  comme jamais, mais hérissée de clôtures;  une terre où les progrès fabuleux de la dématérialisation et des  communications vont de pair avec l'explosion  non moins  vertigineuse  des  identités.  Dans  ce  monde  globalisé,  la liberté d'aller et venir, l'un des  droits [de l'Homme] solennellement célébrés, est  la chose la moins partagée. » (2) C'est dans  l'arène de ce monde, connecté comme jamais, que rivalise la joute politique et internationale avec des jeux de pouvoir qui deviennent incontrôlables.  La culture, telle qu'abordée dans  ce numéro,  revêt une dimension politique, stratégique, juridique, économique,  institutionnelle, diplomatique  et environnementale. Entre autres,  les textes  portent  un regard  sur l'instrumentalisation de la culture, posant en filigrane la notion d'une  culture de sécurité et de renseignement, qui va grandissante.

L'intensification des  échanges au niveau mondial impose  de  nouveaux  termes  à « la question nationale dans  le domaine  culturel : les biens culturels tendent en effet à être envisagés d'emblée dans  une  perspective supranationale gommant toute  spécificité dans  les formes de production et d'appropriation de la culture. » (3) Dans ce contexte de mondialisation, culture et économie sont parfois entremêlées. On peut s'inspirer  de certaines cultures  et se  questionner sur la capacité de ces  dernières  (les cultures  indiennes notamment) à s'approprier, elles aussi, la mondialisation. En effet, l'exemple du sous-continent indien présente de forts contrastes régionaux, religieux, sociaux et économiques. « Les acculturations incessantes des  acteurs sociaux,  les recompositions et enchevêtrements du local et mondial parfois hybrides,  caractérisent cette  charnière originale en mondialisation.  » (4)

Cependant, rappelons-nous, comme l'évoque Mohammed Reza Djalili dans Le Monde diplomatique, que  « la société ne consomme pas  uniquement des  métaux  rares,  du pétrole ou des produits tropicaux, elle est aussi avide d'œuvres d'art,  de science, de littérature,  et elle les importe dans  la mesure où elle en a besoin.  À cela s'ajoute le besoin d'exporter : elle vend ses films, investit l'étranger des capitaux pour éditer des livres ou des journaux ». Les rapports sociaux et la culture deviennent des déterminants des aspirations et les comportements de la société civile. La culture est  composée de soubassements hétérogènes. Que ce soit dans  la promesse d'un  nouvel humanisme par le biais de la culture (tel qu'Irina Bokova l'annonce) ou par la promotion  de la culture numérique  comme le fait l'Organisation  internationale  de  la francophonie, la promotion de  la culture  doit persister. Voir, penser et décrire  la culture  non pas  comme un moyen d'instrumentalisation de l'asservissement, mais comme porteuse (génératrice) de paix et d'acceptation de l'autre s'avère être un impératif dans  ce contexte. La place du soft power dans  les relations internationales prend  alors tout son sens. En ce point, il convient de souligner le travail remarquable de Nelson Mandela  qui restera à jamais gravé dans  les mémoires  collectives. Lucie Pagé, journaliste et auteure, évoque  d'ailleurs que Mandela « (…) a prouvé que,  pour obtenir la paix, il n'est pas  nécessaire de passer par la guerre. En prison, il a appris l'afrikaans et étudié le peuple afrikaner et son histoire, sa culture et même  sa poésie. Lorsque vint le temps de négocier, il connaissait son "ennemi" ». Il a utilisé la culture, notamment, comme vecteur de rassemblement et beaucoup de politiciens du monde devraient  s'en inspirer.

Le caractère à la fois intemporel  et très  actuel  du thème  de la culture me permet  de conclure  cette  dernière  édition de l'année par un questionnement sur l'identité culturelle que nous adoptons et créons à la fois. Que ce soit au Québec, au niveau national ou mondial, nous avons le choix d'être spectateurs ou acteurs. 

Ce numéro  marque  également la fin de la saison  2013  du journal qui a été  haute  en couleur! Il marque  également la fin de mon mandat à titre de rédactrice en chef, puisque je pars  en voyage  académique pour  quelques mois. Je passe donc  le flambeau au prochain  rédacteur en chef qui me succédera dans  les prochaines éditions du journal. Enfin, l'équipe  du journal Regard critique se joint à moi pour vous souhaiter  un joyeux temps des  fêtes  et une  célébration de la nouvelle année 2014  qui s'amorce, remplie d'amour, de bonheur  et de diversité! Le rendez-vous est déjà lancé pour la prochaine saison de Regard critique, le journal des Hautes études internationales. Enfin, merci aux étudiants des Hautes  études internationales (HEI) et aux contributeurs du monde  entier qui joignent leurs plumes à la nôtre. Également, chers lecteurs, votre soutien au fonds « Regard critique de la Fondation de l'Université Laval » et votre fidélité aux éditions du journal contribuent à perpétuer l'essence même  de notre mission. Merci.

En vous souhaitant un joyeux  temps des fêtes et une bonne lecture,

Olivia YAHAUT

Rédactrice en chef

 

(1) Philippe Bernard, Le Monde, 31.10.2013.
(2) et (3) Pierre-Jean Benghozi, PlanetAgora, 2011.
(4) Louis Baeck, PlanetAgora, 2006.

Olivia Yahaut

Provenance
Université Laval

Olivia Yahaut

Fonction/Poste/Étude
Rédacteur en chef 2013