Éditorial Février 2012 Foire d'empoigne dans le cyberespace

La publication par Wikileaks de milliers de fils diplomatiques embarrassants et les attaques d'anonymous contre des firmes de sécurité travaillant en étroite collaboration avec le département d'état américain (stratFor et specialForces) ont révélé l'existence de nouvelles menaces aux intérêts stratégiques des états, mais aussi, l'apparition de nouvelles formes de résistances citoyennes. Elles ont surtout permis de mesurer à quel point la toile bouleverse la conception traditionnelle de la « sécurité », mais plus fondamentalement, de la liberté.

Le cyberespace est depuis quelques semaines le théâtre d'un affrontement entre les tenants du libre accès au contenu numérique et ceux qui privilégient le strict encadrement de cet espace éminemment anarchique.

Cette confrontation a connu un nouveau rebondissement le 18 janvier dernier alors que plusieurs acteurs du web se sont mobilisés contre les
projets de loi américains SOPA (Stop Online Piracy Act)
et PIPA (Protect IP Act) qui avaient pour objectif de ren
forcer les dispositifs de lutte contre la contrefaçon et le piratage en ligne en fournissant aux entreprises lésées des moyens sans-précédents pour faire respecter leurs droits, mais surtout, leurs intérêts.

L'interruption de service du site anglophone de Wikipédia et de Reddit pendant 24 heures, ainsi que la décision plus symbolique de Google, de Firefox et du Huffington Post de censurer leurs logos, ont permis d'alerter l'opinion publique aux risques que SOPA et PIPA faisaient planer sur la liberté d'expression et de diffusion sur le web.

Le lendemain de cette journée nationale de mobilisation, les autorités américaines procédaient de manière spectaculaire à la fermeture du site de téléchargement en ligne Megaupload et à l'inculpation de ses propriétaires pour racketing, complot pour violation de droit d'auteur et complot pour blanchiment d'argent. L'effet fut immédiat chez les autres sites d'échanges et de stockage de fichiers numériques; Filesonic, Videobb, Fileserve, etc., supprimèrent avec un zèle inaccoutumé les données soupçonnées d'être piratées de peur de subir le même sort que Megaupload.

Ce coup d'éclat suscita la réponse la plus virulente à ce jour du groupe Anonymous. Jugeant la procédure en justice liberticide et disproportionnée - Kim Schmitz, le propriétaire de Megaupload, encourt jusqu'à 50 ans de prison - les hacktivistes sont passés à l'action. Des attaques de déni de service ont frappé coup sur coup d'importantes agences américaines comme le FBI, le département de justice américain, l'Office américain de la protection des droits d'auteur, en plus de viser des majors de l'industrie du divertissement, comme Warner Music Group et Sony.

Seulement, l'effet de telles attaques reste limité comparativement aux moyens dont disposent leurs vis-à-vis. De ce fait, l'émergence du hackage comme mode d'action subversif ou séditieux ne risque pas de dissuader les États de s'immiscer un peu plus dans le cyberespace, dans sa normalisation, son encadrement et sa surveillance, comme en fait foi la signature le 26 janvier dernier de l'accord commercial international ACTA (Accord commercial anti-contrefaçon) par 22 États qui restreint un peu plus la liberté des usagers du web au profit des propriétaires de droits d'auteur. Les récentes actions d'Anonymous, quoiqu'illégales, ont à tout le moins le mérite d'interpeler l'opinion publique quant au devenir de cette utopie démocratique qu'est la toile.

Philippe C. Martine

Provenance
Université Laval

Philippe C. Martine

Fonction/Poste/Étude
Candidat au doctorat en études internationales / Chaire de recherche du Canada sur les conflits identitaires et terrorisme