La violence structurelle L’une des composantes du terrorisme

La violence structurelle
Des filles des écoles soutenues par l’ONG Central Asia Institute, bâties entre le Pakistan et l’Afghanistan
WWW.GREGMORTENSON.COM
Depuis la crise des otages en Iran, la guerre du Golfe et les attentats
du 11 septembre, force est de constater que jamais le terme
« terrorisme » n’a pris une telle ampleur. Cet article, cependant, fait
référence à un autre type de terreur, plus « cachée » aux yeux des
décideurs politiques, mais vivement répandue dans les sociétés en
voie de développement : celle issue de la violence structurelle et du
déséquilibre de pouvoir, qui entraîne l’injustice sociale et potentialise
l’occurrence de conflits

Edwar Said, dans son ouvrage Covering Islam, parlait déjà de la diffusion d’une certaine « culture du terrorisme » trop monolithique. L’auteur fait référence à une approche idéologique, culturellement déterminée par l’alliance « media-gouvernement- experts », qui réduit des pays à majorité islamique à plusieurs stéréotypes et généralisations négatives, provoquant des sentiments de repli et d’intolérance parmi le grand public. Les analyses superficielles et décontextualisées des phénomènes religieux et des cultures diverses limitent donc la connaissance de la très grande complexité qu’entourent les différentes réalités sociales. C’est n’est pas pour rien que l’Islam, par exemple, est largement perçu, particulièrement par les Américains, comme « oppressif », « extrémiste » ou « dangereux », et est tenu comme le vecteur responsable de toute sorte de conflits; des antagonismes israélo-palestiniens ou des crises en Tchétchénie, au Darfour, au Pakistan, en Afghanistan et ailleurs. Ainsi, en focalisant de manière excessive l’aspect dramatique et conflictuel des affaires internationales, les médias créent un climat de plus en plus déshumanisé envers la religion musulmane et coopèrent à l’impérialisme des États-Unis dans le monde arabe. Certes, on ne peut pas nier l’existence de groupes extrémistes qui menacent la sécurité mondiale. Mais, alors qu’on promeut de manière effrénée la chasse au terrorisme comme un ennemi extérieur commun, des politiques insensibles aux questions socioculturelles et aux déséquilibres de pouvoir solidifient la base structurelle sur laquelle des actes de violence sont construits. Ceci ne saurait vouloir tisser, il faut souligner, une relation simpliste entre la responsabilité par l’escalade de terreur et certaines politiques étrangères. Il n’y a pas de cause unique, ni des vraies coupables. Ce qui apparaît clair, toutefois, c’est l’existence d’une interaction entre la potentialisation des conflits et des politiques « aveugles », dont les situations d’inégalité, d’exclusion, et d’humiliation restent invisibles et créent un terrain favorable aux actions autrement impensées. On observe plusieurs cas d’incapacité manifeste des politiques venant du haut et de l’extérieur à promouvoir des réelles améliorations dans la qualité de vie des populations, menant à des conséquences oppressives et souvent régressives. L’on peut citer les tentatives successives, et avortées, de reconstruction économique et sociale de l’Irak par les États-Unis, ourdies de la forteresse hautement sécurisée et enclavée au centre de Bagdad par l’administration Bush. Alors que dans cette « zone verte », décrite par le journaliste Rajiv Chandrasekaran, les yankees reproduisent le quotidien américain en s’isolant de la réalité irakienne, l’absence d’empathie et de curiosité envers ceux qu’ils prétendent sauver a enchaîné la séquence d’erreurs dans le dossier. C’est également le cas de l’entreprise d’aide au développement mise en place au Rwanda, tel que détaillé par Peter Uvin dans Aiding Violence, qui a ignoré le clientélisme des élites, la corruption, les inégalités sociales, voire l’exclusion et l’insécurité présentes dans la vie sociale et économique rwandaise, poussant les bailleurs de fonds de l’effroyable génocide. S’il est vrai que le Rwanda et l’Irak illustrent bien les effets inévitables d’interventions politiques frappées d’aveuglement, il y en a sûrement beaucoup d’autres, partout dans le monde. Ce qu’il faut dire, c’est que la question du terrorisme ne peut pas être facilement résolue par des mesures inscrites dans un champ du pouvoir qui les rendent techniques et minimisent les chances d’intervenir effectivement dans les processus politicoéconomique- sociales clés qui les fondent. Selon le prix Nobel de la paix, Muhammad Yunus, l’action militaire serait inopérante pour s’attaquer à un phénomène tel que le terrorisme, poussé par un profond sentiment d’injustice économique, politique, sociale et religieuse. Lorsque les moyens rationnels pour atteindre un minimum de condition de vie semblent inefficaces, des gens exaspérés se versent dans l’irrationalité. En échange de trois repas par jour, plusieurs sont prêts à combattre n’importe qui avec un pistolet. Dans ce sens, l’on pourrait tout aussi bien mettre l’injustice sociale en avant comme une des racines des conflits, des actes violents et des terrorismes. Cela nous amène donc à réfléchir davantage sur le concept de terrorisme. Qu’est-ce que le terrorisme ? Si on le conçoit comme toute action inspirant la crainte, ou faisant du mal à l’ennemi, alors, le fait que des milliards de personnes vivent encore avec moins de 1,25 dollar par jour (Rapport de l’Organisation des Nations Unies sur les objectifs du Millénaire pour le développement, 2010) n’est peut-être autre chose que du terrorisme. Là où les droits fondamentaux des individus ne sont pas respectés – indépendamment du sexe, de l’ethnie ou de la classe sociale – le terrorisme social s’étend, constituant une inquiétante forme de violence qui prend des proportions alarmantes. Le pouvoir illusoire de l’égalité formelle, du développement ancré dans la notion prioritaire d’accroissement économique et du discours démagogique de la démocratie ouvrent la porte à une série illimitée de conflits inextricables. C’est ainsi que le fossé entre riches et pauvres s’accroît, l’ignorance persiste et que des milliers d’enfants sont recrutés par des milices ou des gangs dans les communautés les plus pauvres. De cette façon, plutôt qu’envoyer des troupes militaires ou définir des budgets de guerre, il faudrait s’attaquer aux causes de l’extrémisme religieux. Ceux-ci seraient l’ignorance, l’analphabétisme et le chômage, susceptibles d’être affrontés par l’éducation, la tolérance et la paix, avec l’appui de la population locale. C’est du moins l’avis de Greg Mortenson qui, à la tête de l’organisation non gouvernementale Central Asia Institute, a bâtit plus d’une centaine d’écoles entre le Pakistan et l’Afghanistan. Activiste sur le terrain, cet américain ne peut que constater les effets contradictoires de la politique de son pays, étant donné que les actions militaires qui font fuir les populations génèrent des camps de réfugiés d’où de futurs extrémistes seront recrutés.

Il faut à l’évidence un changement d’approche de la communauté internationale. Si l’on suit les réflexions du philosophe et politologue québécois, Charles Taylor, le défi est celui d’un pluralisme éclairé, soucieux d’intégrer, plutôt que d’opposer, les valeurs contradictoires qui caractérisent les sociétés modernes. De cette façon, il serait erroné de vouloir transplanter un modèle occidental unique de « développement » comme une solution « mythique » qui conviendrait économiquement, ou politiquement à la « gamme de modernités alternatives » en oeuvre dans différentes parties du monde. L’amnésie des questions socioculturelles des affaires internationales ne fait que rendre les processus de démocratisation et de combat au terrorisme, quels qu’ils soient, voués à l’échec. La formation de l’individu se fait dans un rapport à l’autre, en respect de l’hétérogénéité. Alors, l’ignorance et le peu d’intérêt pour les valeurs et les dynamiques sociales incitent aux préjugés et à la haine, susceptibles de déboucher en extrémismes, radicalismes et fondamentalismes. Plutôt que de feindre une « guerre mondiale au terrorisme », la communauté internationale a la chance de se comporter de manière plus cohérente, en mettant le pouvoir au service de la communauté, du dialogue et du sens moral. Lorsque les cadres de domination, d’aliénation et des forceslatentes qui renforcent les inégalités et les distinctions entre les différents groupes, classes et ethnies sont perçus, on peut accroître l’effectivité des politiques et pratiques gouvernementales. On peut avancer, enfin, que la meilleure manière de réduire les attentats – que ce soit les bombardements ou d’autres formes de violence quotidienne – réside dans la compréhension de la complexité des êtres humains et de leurs modes de vie. Si ces ingrédients indispensables à l’établissement démocratique ne sont pas intégrés dans les diagnostics et prescriptions politiques, l’avenir risque de déboucher sur une situation encore plus violente et instable. Hamdoulilah.

Fernanda Kundrat Brasil

Provenance
Université Laval, Québec

Fernanda Kundrat Brasil

Fonction/Poste/Étude
Candidate à la maîtrise en études internationales