Le décolage des Émirats arabes unis

Le décolage des Émirats arabes unis
Le Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale française de 2008 affirme que « l’espace extra-atmosphérique est devenu un milieu aussi vital pour l’activité économique mondiale et la sécurité internationale que les milieux maritime, aérien ou terrestre ». En 2014, les Émirats arabes unis ont décidé de rejoindre la course à l’espace en annonçant le lancement de leur programme spatial avec pour objectif ambitieux d’atteindre Mars, en 2021, à l’aide d’une sonde. Le développement d’un tel programme, par un pays qui n’est pas réputé pour son secteur aéronautique ou ses ambitions mondiales dans ce domaine, confirme que l’exploration spatiale est en train de gagner une place cruciale dans la compétition engagée entre les nations et les ensembles régionaux sur la scène internationale.

L’espace a toujours été un objet de fascination pour le genre humain, symbolisant le dépassement de sa condition et les prouesses technologiques dont les hommes et les femmes sont capables. Or, bien que le sujet soit moins abordé que d’autres sources de tensions, les rivalités internationales au sujet du contrôle de l’environnement spatial et des exploits technologiques, liées à son exploration, restent toujours très vives.

Ainsi, ces dernières années ont été l’occasion de l’élargissement du « club spatial » avec le développement des capacités de l’Inde et de la Chine dans ce domaine. Le fait que les capacités complètes de lancement se limitent à ces deux pays et aux traditionnels acteurs de la quête spatial que sont l’Europe (Agence spatiale européenne), le Japon (Japan Space Aerospace Exploration Agency), les États-Unis (NASA) et la Russie, ne fait que démontrer qu’appartenir à ce groupe restreint est assorti de prestige et met en lumière une forme bien particulière de compétition entre les nations.

En conséquence, l’espace se révèle donc être une « nouvelle frontière » permettant aux pays de démontrer leur capacité à investir dans une recherche de qualité et à mettre en place des programmes spatiaux solides et crédibles. Comme l’illustre le développement très rapide des programmes chinois et indiens, il y a de fortes chances que la lutte pour la domination de l’espace et de l’aéronautique s’étoffe dans les années à venir.

De ce fait, les Émiratis ont rapidement compris l’importance de faire partie des pays leaders dans le domaine de l’espace et de l’aérospatial depuis la fin des années 2000. Depuis cette période, le gouvernement fédéral émirati exprime de l’intérêt pour la mise en place d’une agence panarabe en charge de tels projets au sein de la Ligue arabe.

Par la suite, en 2014, les Émirats arabes unis (EAU) ont officiellement annoncé la mise en place d'une agence spatiale nationale et d’un projet de sonde qui devrait atteindre la surface de Mars dès 2021, année du cinquantième anniversaire de cette fédération, célèbre pour sa richesse ostentatoire et située dans le Golfe.

Le fait que les EAU se lancent dans la compétition spatiale ne les a pas dissuadés de mettre en place des programmes de coopération avec les pays occidentaux, tels que la France et la Grande-Bretagne, afin d’accélérer le processus et d'atteindre leurs objectifs. Le pragmatisme des Émiratis peut s’expliquer par le fait qu’ils aspirent à incarner le pays arabe pionnier en matière de science et d’exploration spatiale. Ils visent cette situation de premier pays arabe opérant dans l’espace, comme pourraient également le vouloir leurs voisins du Golfe, qui partagent le statut de pays riche des EAU, en grande partie grâce aux revenus des énergies fossiles.

Il est important de savoir également que plusieurs pays musulmans sont déjà dotés d’agences spatiales, à l’image de l’Algérie, du Pakistan ou de la Turquie. Ainsi, les objectifs audacieux des EAU s’inscrivent également dans cette ambition de redonner sa place et sa grandeur au monde arabo-islamique. Le président Khalifa ben Zayed Al Nahyane a d’ailleurs explicitement exprimé son aspiration à ce que son pays permette au monde islamique de faire partie de l’exploration spatiale et renoue avec les exploits scientifiques de « l’âge d’or islamique ».

Le fait que les EAU se soient fixés un but précis pour 2021 avec pour objectif de développer progressivement les capacités technologiques et scientifiques via ce programme n’est pas étranger à l’existence d’un grand nombre d’inventions et d’innovations liées à la conquête de l'espace. Comme le soulignent les travaux du Conseil de l’Europe, ces technologies influencent de façon positive le développement d’autres secteurs stratégiques. La contribution indirecte du programme spatial émirati à l’économie pourrait donc s’inscrire dans la stratégie de diversification entreprise il y a plusieurs années par les EAU, anticipant la période qui succédera au règne des énergies fossiles. Ces perspectives d’avenir misent en effet fortement sur l’économie de la connaissance, se basant sur l’innovation et la recherche, comme le souligne Hazem Shayah. De plus, la mise en place d’un projet de grande envergure sur le plan scientifique permettrait au pays de relancer les efforts réservés aux politiques d’éducation et l’intérêt que portent ses ressortissants pour les sciences, rompant ainsi avec l’image austère et conservatrice qui est souvent assignée aux habitants du Golfe.

Qu’elles se fassent sous la forme de l’entente, ou de celle de rivalités exacerbées, l’exploration spatiale et la militarisation de l’espace extra-atmosphérique continueront à prendre de l’importance dans les années qui viennent. Il est nécessaire de garder à l’esprit que cette compétition n’est désormais plus seulement réservée aux États, grâce au développement plus généralisé de capacités de lancement de la part d’entreprises privées comme SpaceX et Virgin.

L’entrée en jeu des EAU, pour des raisons politiques, économiques et stratégiques, met en lumière la situation changeante de ce domaine autrefois jalousement réservé aux puissances occidentales et à la Russie. Bien que le programme spatial émirati soit encore entouré de mystères et d’incertitudes, le symbolisme qui l’entoure et la détermination qu’il inspire, comme projet scientifique national, pourraient transformer les EAU.

Encore aujourd’hui, beaucoup de gens perçoivent les monarchies du Golfe comme ayant des difficultés à se projeter dans un avenir où leur rente liée à l’extraction des ressources serait tarie. Néanmoins, bien qu’ils soient davantage connus pour l’extravagance de leurs dépenses, les EAU pourraient ainsi se positionner comme hub scientifique et stratégique du monde arabe et ouvrir la porte à de nouvelles coopérations internationales et régionales en la matière, soutenues par la manne financière impressionnante à leur disposition.

Pierre-Olivier Tessier-Clément

Provenance
Université Laval

Fonction/Poste/Étude
Baccalauréat intégré en affaires publiques et relaitons internationales