Le terrorisme domestique, une menace réelle ?

En août dernier, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) arrêtait trois hommes soupçonnés de fomenter une attaque terroriste. Consternation : un des suspects, Khurram Syed Sher, était un ancien étudiant de médecine de l’Université McGill. Né au Canada de parents pakistanais, voisin modèle et père de famille, son arrestation a suscité surprise et crainte : si un citoyen de sa trempe devient terroriste, comment savoir où se terre la prochaine menace ?

Le homegrown terrorism dénommé  « terrorisme domestique » ou « terrorisme  intérieur » en français est un  phénomène que les autorités croient en  expansion. Il représenterait la menace  la plus probable d’attentat terroriste au  Canada, selon des officiels des services  secrets canadiens (SCRS).  

Des définitions multiples  pour un phénomène complexe  

Le US Law Code définit le terrorisme  comme « un acte de violence prémédité  et motivé de façon politique, perpétré  contre des cibles non-combattantes par  des groupes sous-nationaux ou des agents  clandestins ». Les experts ne parviennent  toutefois pas à établir une définition harmonisée  : en fait, il existe une myriade de  définitions du terrorisme puisque le phénomène  est pluriel et complexe. Notons  que les notions d’« action menée dans le  but de provoquer la terreur » et de « violence  asymétrique » reviennent fréquemment  dans la littérature.  Ainsi, l’ajout du mot « domestique » à ce  type de phénomène sous-tend l’idée d’une  menace intérieure, une menace qui proviendrait  de citoyens. Si ce concept n’est ni  rare ni nouveau – pensons simplement aux  actes terroristes commis en octobre 1970  au Québec ou aux événements d’Oklahoma  City de 1995 –, il a ceci d’inquiétant que  de nos jours, il est associé à une certaine  forme de radicalisation religieuse et à des problématiques qui, le croyait-on, nous  étaient extérieures et ne pouvaient traverser  les frontières.  

Qui devient terroriste et pourquoi ?  

Toute personne navigant sur Internet  ne devient pas un fervent défenseur d’Al-  Qaïda. Cependant, l’accès facile à l’information  et à la propagande extrémiste ainsi que  l’évolution des moyens de communication  ne sont pas étrangers à la radicalisation de  certains citoyens « modèles » occidentaux.  L’extrémisme et la radicalisation des  idées – de nature religieuse ou pas – représentent  parfois les réponses aux questions  de jeunes « laissés pour compte » qui n’arrivent  pas, pour de multiples raisons, à  trouver une place qui leur sied dans la  société. Eben Kaplan, collaborateur au  Council on Foreign Relations, soulignait  le dénominateur commun aux nouveaux  adeptes du terrorisme : ils sont jeunes, souvent  chômeurs, désabusés, ils recherchent  un catalyseur de valorisation personnelle  ainsi que le sentiment d’appartenir à un  groupe. Cependant, des individus tels que  Khurram Syed Sher, le Major Nidal Malik  Hassan (auteur de la tuerie de Fort Hood)  ou Faisal Shahzad (à l’origine de l’attentat  raté de Times Square en mai dernier), ne  correspondent pas à cette classification.  De fait, une situation précaire ou un isolement  accru ne sont pas les seuls déclencheurs  d’un comportement radical. Selon  une étude menée par des chercheurs de  l’Université Duke et l’Université de la Caroline  du Nord à Chapel Hill (NCU), des stratégies  employées en contre-terrorisme  seraient susceptibles d’influencer la radicalisation  de certains individus. En effet, la  marginalisation des communautés musulmanes  et l’association presque immédiate  entre la religion islamique et le terrorisme  – image largement diffusée par les médias  – contribueraient à alimenter une haine de  l’Occident et pourraient susciter un désir de  violence et de représailles. Le cas récent du  pasteur Jones aux États-Unis, qui voulait  brûler des Corans en commémoration des  attentats du 11 septembre, est probant : acte  discriminatoire en soi, il a suscité colère,  indignation et révoltes... avant même d’être  perpétré. Même le président Obama est  intervenu publiquement afin que l’homme  d’Église ne mène pas son projet à terme,  craignant des réactions massives autant  aux États-Unis que sur les différents fronts  où se trouvent des soldats américains.  En outre, le rapport de l’étude des universités  Duke et NCU, commandité par le  Département de la Justice américain, arrive  aux conclusions suivantes : les programmes  gouvernementaux d’intégration des communautés  musulmanes, de bonnes relations  entre elles et les autorités publiques  ainsi que la dénonciation de la radicalisation  par des membres de la communauté  elle-même ont largement contribué à limiter  la menace de terrorisme domestique tel que  nous le percevons aujourd’hui. Il souligne  par ailleurs le rôle des leaders musulmans  occidentaux qui, conscients que les phénomènes  de radicalisation et de terrorisme  nuisent à l’entièreté des pratiquants de leur  religion, travaillent d’arrache-pied à lutter  contre ces phénomènes. Eben Kaplan en  vient aux mêmes conclusions.  

Une menace réelle ?

L’arrestation, en 2006, des 18 Torontois,  le « Toronto 18 » qui planifiaient de faire  exploser le Toronto Stock Exchange et plusieurs  autres monuments de la ville, a ouvert  les yeux des Canadiens sur la menace terroriste  au Canada. Il importe de se conscientiser  par rapport à ces problèmes; mais la  ligne est mince entre inquiétude collective  et paranoïa. Après l’opération qui a mené à  l’arrestation de 3 jeunes hommes qui projetaient  un attentat à Ottawa - groupe dont  faisait partie Khurram Syed Sher -, la GRC  déclarait que le terrorisme domestique au  Canada constituait une menace « réelle et  grave ». Le Vancouver Sun titrait, quant à  lui « Homegrown terrorism in the heart of the  nation », une declaration plutôt alarmiste.  Cependant, il est primordial de relativiser  ces menaces et de les remettre  dans leur contexte, rappelle Lydia Khalil,  ancienne analyste en contre-terrorisme  à la police de New York et collaboratrice  au Council on Foreign Relations. Mme  Khalil mentionne que les terroristes intérieurs  ont souvent peu de moyens et pas  de leader. Bien qu’inspirés par les figures  « mythiques » que projettent les dirigeants  d’Al-Qaïda, ils n’y sont pas nécessairement  liés. Et s’il est vrai que leur portée d’action  pourrait engendrer des conséquences  désastreuses, ils ne risquent toutefois pas  d’être en mesure de fomenter une prise  deux du 11 septembre.

Un homegrown  terrorist réellement menaçant en serait  un qui se lie à un groupe établi qui peut  l’entraîner et lui donner les moyens de  ses ambitions. Or, arriver à établir de tels  liens est dangereux et difficile.  Également, l’étude des universités Duke  et NCU faisait état, au moment de sa publication  en janvier 2010, de 139 musulmans  américains qui avaient, depuis le 11 septembre  2001, commis un acte de terrorisme,  tenté de le faire ou été arrêtés pour ce motif.  Dans 70% des cas, les autorités ont mis fin  aux projets avant même qu’ils n’aient atteint  un stade dangereux. Le sociologue Charles  Kuzman, de l’Université de Caroline du  Nord mentionnait d’ailleurs au TIME magazine  que, des 136 000 meurtres commis au  États-Unis depuis le 11 septembre 2001, un  peu moins de 36 pouvaient être liés à des  actes de terrorisme.  Enfin, Bruce Hoffmann, spécialiste  dans le domaine, ne nie pas les dangers  liés au terrorisme intérieur, mais reste  intimement persuadé que la plus grande  menace demeure les réseaux organisés  et bien établis et qu’une action de contreterrorisme  qui se veut efficace doit se  concentrer sur ces derniers.

Pas de panique  

Éviter la paranoïa semble donc faire  partie de la solution contre le terrorisme  sous toute ses formes. Également, il importe  de se conscientiser par rapport au phénomène  de terrorisme domestique. Contrairement  à l’image que nous renvoie journaux  et reportages, le homegrown terrorism n’est  pas nouveau en soi : c’est plutôt ce qui provoque  le phénomène, soient les motivations  profondes des terroristes domestiques telles  que nous les concevons aujourd’hui, qui  nous étaient, jusqu’à récemment, inconnues.  Partant de ce point, une meilleure  compréhension de ce qu’est le terrorisme  intérieur – à défaut de pouvoir produire une  meilleure définition – s’impose. Et, souhaitons  le, la compréhension amènera des  pistes de solutions qui pourraient, après  tout, sembler inaccessibles à toute personne  en proie à une crise de panique.    

Émilie Desmarais-Girard

Provenance
Université Laval

Fonction/Poste/Étude
Candidate à la maîtrise en études internationales