« Les brûlures de la décolonisation » dans les anciennes métropoles françaises et britanniques

L’opposition entre les réactions françaises et britanniques vis-à-vis de la décolonisation est fréquente. Les premières censées être fondées sur l’irrationnel, la volonté de puissance et la violence ; les secondes sur la raison et le pacifisme. La fureur des révoltes de Sétif et de Madagascar d’un côté ; la décolonisation calme de l’Inde et du Pakistan de l’autre. Pourtant, aussi bien la France que le Royaume-Uni font encore face à « des brûlures de la décolonisation », comme l’avait titré il y a de ça trois ans le mensuel L’Histoire. Retour sur les légendes et les traces qu’elles ont laissées dans les mémoires.

Le point de départ est vraiment différent.  Le rapport aux colonies en France a  longtemps été fondé sur la toute-puissance  de Paris, la formation des fonctionnaires  coloniaux se faisant à partir d’un moule  commun. Tandis que l’« Indirect rule » britannique,  appuyé sur les élites locales, et le  Statut de Westminster de 1931 adoucissent  cette vision au Royaume-Uni. Malgré tout,  les Dominions britanniques doivent toujours  prêter allégeance à la Couronne et  toute modification de la Constitution des  Dominions est soumise à un vote préalable  à Westminster. De plus, la métropole n’hésite  pas à réprimer durement l’opération  « Quit India » en 1942 lancé par le Parti du  Congrès. Il s’agit bien du Commonwealth  « britannique » des Nations.  

Le divorce entre l’opinion et la réalité  

Au lendemain de la Seconde Guerre  mondiale, l’ « esprit de Brazzaville » prend  forme chez la plupart des dirigeants politiques  français. Brazzaville, c’est cette  ville congolaise où, en 1944, le général De  Gaulle évoque pour la première fois, dans  un discours officiel, la notion d’émancipation.  Deux ans plus tard, l’Union Française  est constitutionnellement née. « La  France forme avec les peuples d’outre-mer  une union d’égalité de race et de religion »,  pouvait-on lire dans la Constitution de la  IVe République. Cette même année, 63 %  des Français étaient disposés à ce que les  « indigènes acquièrent les mêmes droits  que les métropolitains ». C’est ce que Jacques  Marseille, grand intellectuel français,  appelle « le divorce entre l’opinion et la  réalité ». Une réalité traduite par la guerre  coloniale en Indochine.  

Du côté britannique, l’ « esprit de Dunkerque  », ce sentiment de fraternisation  entre les classes sociales face à la Seconde  Guerre mondiale, règne encore. À l’inverse  des Français qui ont découvert leur  empire dans les années 1930 à travers de nombreuses expositions coloniales, les  Britanniques connaissent leur empire  depuis bien longtemps et sont prêts à leur  accorder des possibilités d’émancipation.  

La réalité rattrapera rapidement les  métropoles, notamment la France. Les  idées internationalistes ont leurs effets  dans les colonies. Les peuples commencent  à s’émanciper de la tutelle des métropoles.  Les illusions des deux côtés de la  Manche empêchent de se rendre compte  de l’irréversibilité du mouvement de décolonisation  qui s’est enclenché.  

Scalpel et ressentiment  

Pour ce qui est de la décolonisation, ce  terme n’a fait son apparition en France  qu’en 1957 dans le Larousse, alors qu’il  était déjà dans toutes les bouches. Signe  encore plus révélateur, ce n’est qu’en 1960  qu’une personnalité publique, en l’occurrence  le général De Gaulle, utilise ce  terme dans un discours officiel. La défaite  de Dien Bien Phu de 1954 a eu au moins  l’effet de rétablir la réalité de l’ampleur  du mouvement. Les Français s’engagent  aussitôt dans un nouveau conflit dès le  1er novembre 1954, suite à la « Toussaint  Rouge ». Le nationalisme est alors puissant  en France, présenté comme la solution à  la guerre en Algérie, ou plutôt, aux « événements  d’Algérie », comme les médias  et hommes politiques les qualifiaient à  l’époque. La décolonisation s’avère une  question d’intérêt national et de défense  des territoires français.  

Les Britanniques voient davantage  dans la décolonisation des enjeux commerciaux,  autour de la préservation de  leur puissance maritime. La politique  coloniale des différents gouvernements  britanniques de l’époque apparaît beaucoup  plus souple, plus évolutive que celle  française. Elle n’en laisse pas moins des  traces et du ressentiment. Il faut souligner  que la divergence des opinions est  au coeur même de la machine politique.  Sous un gouvernement conservateur  comme celui de Churchill entre 1951 et  1955, les processus de décolonisation se  sont considérablement ralentis. Il reste  au sein de ce parti des résidus d’une politique  impériale qu’il n’y a pas dans les  gouvernements travaillistes. C’est donc  le gouvernement Attlee qui décide que le  moment est venu de se retirer d’Inde. Il  procède alors à une décolonisation dans  l’urgence, laissant à des juristes londoniens  comme Sir Cyril Radcliffe le soin  de procéder en 11 jours, du 21 au 31 juillet  1947, à la construction de frontières  entre l’Inde et le Pakistan. « Ce n’est pas  d’un scalpel de chirurgien dont je vais  avoir besoin pour disséquer le Penjab et  le Bengale, mais de la hache d’un boucher  ! » s’écriait-il. Un an plus tard, la  première guerre indo-pakistanaise avait  déjà éclaté. Les ombres s’avèrent donc  de plus en plus sombres derrière ce qui a  été la décolonisation « pacifiste » britannique  de 1947. Le cas du mandat britannique  sur la Palestine et de son retrait en  1947 de la province au profit de l’Organisation  des Nations Unies illustre aussi  cette part d’ombre. Une simple donnée  reflète ce constat général : l’essayiste  Stephen Smith dressant un bilan des  victimes de conflits entre 1960 et 1990,  a pu comparer les 40 000 morts estimés  dans l’ancienne Afrique française aux  deux millions dans les ex-colonies de la  Couronne britannique.  

Des « brûlures »  toujours flamboyantes  

Les rapports entre la France et le  Royaume-Uni, d’un côté, et la décolonisation,  de l’autre, ne s’arrêtent pas une  fois l’indépendance acquise. Les retombées  économiques, politiques, diplomatiques,  administratives et même sportives  sont innombrables. De la promotion du  cricket à la formation d’une administration  locale, de partenariats stratégiques  à des accords d’échanges, les rapports  avec les anciennes colonies ont ceci de  paradoxal qu’ils n’ont jamais cessés.  L’influence diplomatique et militaire de  l’ancienne métropole soulève certainement  la question du néo-colonialisme.  Dans son discours de La Baule en 1990,  François Mitterrand déclarait même que  malgré la décolonisation « le colonialisme  n’est pas mort ». Quelques preuves viennent  appuyer ses propos en Afrique : le  maintien du franc CFA arrimé au franc  français puis à l’euro, un favoritisme  en matière d’Aide Publique au Développement  (APD) et des bases militaires  françaises permanentes sur le continent.  Du côté anglophone, à l’inverse,  les anciennes colonies vivaient, dans les  années 1970-1980, leur « crise d’adolescence  », qui débouche aujourd’hui sur  une plus grande autonomie, du moins  sur le plan économique. Cela fait bien  longtemps que les échanges sont moins  importants entre le Royaume-Uni et ses  ex-colonies africaines qu’entre la France  et les siennes.  

La décolonisation est-elle alors derrière  nous ? Les événements de janvier  et février 2009 en Guadeloupe, Département  d’Outre-Mer français depuis 1962,  laissent penser que le rapport français  aux anciennes colonies n’a pas encore  été normalisé. Autre point, cette « Françafrique  », si longtemps décriée par le  candidat à la présidence Nicolas Sarkozy,  a été une nouvelle fois l’objet de toutes  les attentions lorsqu’en 2008 le secrétaire  d’État à la coopération, Jean-Marie  Bockel, perd son poste à la demande  expresse du président gabonais Omar  Bongo. La mort des « dinosaures » tels  Houphouët-Boigny, Eyadema, et finalement  Bongo, associée à la baisse des  ressources consacrées à l’APD, semblent  signifier la fin incontestée d’une époque.  Mais comment interpréter la visite en  février dernier du président français au  tout récent président Ali Bongo ? D’un  côté, ils « s’engagent à enterrer la Françafrique  » mais de l’autre, ils veulent  « refonder une relation privilégiée »…  

Du côté britannique, il est impossible  de préjuger du destin de l’Afrique anglophone,  avec des pays tels le Kenya ou le  Nigéria. Les avenirs de ces pays s’avèrent  incertains, aujourd’hui encore. De  la même façon, le conflit en Irlande est  influencé par la mémoire de la décolonisation.  Poser la question de la décolonisation  de l’Irlande ou encore de l’indépendance  de l’Écosse revient à remettre  en cause toute la britannicité (« Britishness  ») du Royaume-Uni. Gordon Brown  essaie d’ailleurs de remettre ce concept  au goût du jour ces dernières années pour  en prouver la légitimité renouvelée.  Gageons que dans 50 ans, ces tendances  aux changements pourraient créer de  nouvelles « brûlures ». Seront-elles encore  le fruit de la décolonisation post-seconde  guerre mondiale ? À nous d’attendre.  

Sonia Araujo

Provenance
Insitut d'études politiques de Bordeaux

Sonia Araujo

Fonction/Poste/Étude
Candidate au master en politiques internationales