« NewSpace » Les nouveaux enjeux stratégiques de la puissance Le secteur privé à la conquête de l’espace extra-atmosphérique

« NewSpace » Les nouveaux  enjeux  stratégiques de la puissance

Le désengagement progressif de l’État dans le domaine de la conquête spatiale conduit-il à l’émergence d’un nouvel ordre mondial ? Depuis une dizaine d’années, une part non négligeable des programmes spatiaux sont mis en œuvre par de nouveaux acteurs innovants issus du secteur privé. Cette tendance a d’ailleurs touché d’autres domaines stratégiques qui étaient jusqu’alors chasse gardée de l’État ; l’apparition depuis la fin de la guerre froide de compagnies privées remplissant des prérogatives régaliennes dans le domaine du renseignement ou d’opérations militaires sous contrat public sont, à ce titre, les exemples les plus parlants.

Toutefois, il faut nuancer ce désengagement, car les gouvernements continueront à dominer durablement tous les segments liés à l’exploitation du marché spatial. Il faut aussi souligner que les dynamiques à l’œuvre sont différentes en fonction des régions et des gouvernements. Aux États-Unis, l’émergence du secteur privé comme auxiliaire du déploiement stratégique vers cette nouvelle frontière n’est pas à négliger. Cet espace extra-atmosphérique, de même que le cyberespace, les fonds sous-marins et l’Arctique, seront les nouvelles pierres d’achoppement marquant le retour vers des logiques géopolitiques classiques.

La tendance globale va vers une croissance du financement en direction du secteur privé encourageant l’innovation, la miniaturisation, la puissance de calcul et la réduction des coûts. Au-delà de ces partenariats public-privé, le renfort viendra peut-être du poids financier des géants de l’économie numérique et de la forte volatilité des marchés financiers surévaluant certaines de ces entreprises innovantes. Il se profile donc une nouvelle « guerre des étoiles » qui mobilisera davantage d’entreprises de la « nouvelle économie », à la condition sine qua non que celle-ci soit rentable.

La conquête spatiale, science-fiction ou nouvelle ruée vers l’or ?

Les gouvernements dépensent chaque année, selon la Space Foundation, 75 à 80 milliards de dollars. Beaucoup de ces financements sont alloués à des projets de recherche qui ne sont pas motivés par des logiques commerciales. C’est donc l’offre et non la demande qui rythme la logique économique de l’industrie spatiale. Néanmoins, des niches crédibles existent dans cette industrie, elles sont presque liées exclusivement aux services de communication. En effet, les revenus générés par les services satellitaires sont élevés. En 2015, ceux-ci atteignaient 127 milliards de dollars selon la Satellite Industry Association. Les consommateurs sont aujourd’hui friands d’applications spatiales telles que la navigation, l’information, la communication, l’imagerie ou la topographie. Ces derniers furent l’apanage des militaires avant de se démocratiser permettant leur accès au plus grand nombre.

Depuis une dizaine d’années, nous constatons l’émergence d’initiatives majeures de la part du secteur privé. À cet égard, nous pouvons citer un projet déterminant pour l’industrie spatiale : la construction de mini-satellites opérant sur l’orbite terrestre basse. C’est le projet « OneWeb » de Greg Wyler, qui vise à créer une constellation de plusieurs centaines de mini-satellites pour fournir un accès à Internet partout et pour tous, à un prix abordable. Un projet qui aura sans aucun doute un impact considérable sur le développement des pays en forte croissance dépourvus d'infrastructures traditionnelles de câblage. Le Space Act promulgué par l’administration Obama permet ainsi aux entreprises américaines de se lancer dans une course à l’appropriation des ressources spatiales. L’entreprise Planetary Ressources, dont un des fondateurs est le réalisateur américain James Cameron (Avatar), a pour objectif d’exploiter les astéroïdes de l’espace cislunaire[1].

L’hégémonie américaine dans l’espace extra-atmosphérique

Selon le droit international et la pratique actuelle, ce sont les États qui sont responsables des agissements des acteurs privés dans l’espace extra-atmosphérique (« Traité de l’espace » 1967 art.6 et art.7). Les entreprises privées sont assujetties au consentement de leur gouvernement respectif, agissant de fait par procuration au nom de l’État ou, du moins, avec sa bénédiction. Il s’avère important de recadrer l’émergence d’un secteur privé dans ce contexte juridique. En effet, ces acteurs non institutionnels sont considérés comme des agents de leur gouvernement et donc, supposément, au service de leurs objectifs stratégiques.

Le gouvernement des États-Unis encourage le développement de ces nouvelles entreprises. Par exemple, la NASA soutient clairement SpaceX (Elon Musk, Tesla) et Blue Origin (Jeff Bezos, Amazon). Ces entreprises ont créé des lanceurs à destination du ravitaillement de la Station spatiale internationale (SSI). L’intérêt principal de ce partenariat est la réduction des coûts par la possibilité de réutiliser la partie supérieure des fusées en les faisant atterrir à la verticale sur la surface terrestre. SpaceX continue de développer son lanceur Falcon 9 pour le rendre réutilisable. Ce qui était du domaine de l’impossible il y a encore quelques années semble réaliste aujourd’hui.  Le secteur spatial est une excellente illustration de concurrence vertueuse où la compétition entre différents acteurs permet un accroissement d’évolutions technologiques vers une réduction des coûts. L’accumulation d'avantages technologiques perturbateurs, tel que le développement de nouvelles générations de lanceurs, obligera l'ensemble de la filière internationale à se redynamiser permettant croissance et innovation. Ainsi, le but sera à terme de conquérir Mars et, selon Elon Musk, de faire de l’homme une espèce multi-planétaire.

Malgré ce soutien affiché de la part de l’administration américaine à l’industrie spatiale visant la création d’une possible frontière économique extra-atmosphérique, l’enjeu stratégique est ailleurs. Les États-Unis restent aujourd’hui incontestablement la première puissance spatiale. Nonobstant la faible part de ce secteur spatial dans leur PIB, aucun signe ne permet d’annoncer un déclin de cette prédominance qui est au service de leur hégémonie sur la planète. En effet, les agences de renseignement américaines se dotent depuis plusieurs années de moyens spatiaux adéquats pour étendre leur capacité de collecte des données et de soutien à leurs opérations militaires. Nous pouvons citer la National Reconnaissance Office (NRO) qui lance et gère les satellites espions pour le compte de la NSA (National Security Agency), de la CIA (Central Intelligence Agency) et de la DIA (Defense Intelligence Agency). Souvent, les systèmes de la NRO sont les seuls capteurs capables d'accéder à certaines zones d'intérêt, et les données collectées à partir de l’espace extra-atmosphérique fournissent des informations uniques et des perspectives non disponibles auprès d'autres sources.

Le XXIe siècle sera voué à la conquête du cosmos, laquelle permettra de renforcer l’ordre mondial et la prédominance de Washington sur la planète bleue. Les États-Unis occuperont insatiablement l’espace extra-atmosphérique, en étendant leur domaine d’action à tous les champs d’activités : de l’exploitation de l’espace proche de la Terre jusqu’à l’imaginaire profond de l’être humain avec la colonisation de Mars. Dans cette quête spatiale, la véritable source de la puissance américaine est le partenariat public-privé, alliant les empereurs de la « Silicon Valley » aux prétoriens du Potomac.

[1] L'espace cislunaire désigne l'espace sphérique se trouvant autour de la Terre jusqu'à la limite de l'orbite de la Lune.

Elias El Mrabet

Provenance
Université libre de Bruxelles

Fonction/Poste/Étude
Master en sciences poitiques, Relations internationales à finalité Sécurité, paix et conflit